Le goût de la liberté ou l’échec d’une société

«Tous ces gens, que nous ne connaissons pas, tous ces liens, que nous n’entretenons pas, nous forment en tant qu’individu, nous aident à voir l’autre, à fréquenter l’autre, à communiquer avec l’autre», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Tous ces gens, que nous ne connaissons pas, tous ces liens, que nous n’entretenons pas, nous forment en tant qu’individu, nous aident à voir l’autre, à fréquenter l’autre, à communiquer avec l’autre», écrit l'autrice.

Cela fera bientôt un an que nous tentons de restreindre au maximum nos contacts. Le 13 mars 2020, le gouvernement du Québec avait déclaré l’urgence sanitaire et fermé les écoles ainsi que les garderies. Nous sommes actuellement dans un nouveau confinement. Les cégeps et les universités, faut-il le rappeler, n’ont quant à eux jamais repris totalement l’enseignement en classe (en présentiel, si vous préférez le nouveau vocabulaire postpandémique).

L’autre nous manque, certes. En témoigne la détresse psychologique plus élevée dans toutes les franges de la population. Sur ce terrain, les personnes vulnérables ont de 4 à 94 ans. Nous aimons les autres humains et les voulons dans notre vie. Mais cet humain se limite étrangement à notre famille et à nos amis proches. L’étranger, lui, l’autre que nous ne connaissons pas, comment s’en ennuyer ? Cette division, ce gouffre, oserais-je dire, entre la sphère privée et la sphère publique n’est pas banal. Ce n’est pas avec notre famille et nos amis que nous parviendrons à réellement « faire société ».

En effet, des voix, au début discrètes, commencent à s’élever pour soutenir que, somme toute, ce travail à distance n’est peut-être pas si désagréable : le temps gagné sans le transport vers le lieu de travail ; la gestion beaucoup plus souple de son temps ; les moments « pour soi » dans la journée ; être à la maison dès le retour de l’école des enfants ; la fin des « small talk » au bureau, etc., tout cela apparaît comme un gain énorme de liberté. Liberté que plusieurs voient dorénavant comme un grand avantage. Or, ce n’est pas avec la liberté que l’on apprend à vivre ensemble. Bien au contraire, vivre en société demande de sortir de soi, requiert des obligations, me demande de restreindre ma liberté pour m’obliger à vivre avec l’autre. Pourtant, ce que la pandémie nous demande, c’est précisément de lever cette obligation de l’autre : de rester chez soi, avec « les nôtres », avec « nos proches ».

Nécessaires relations

 

Cet étrange paradoxe est beaucoup plus sournois qu’il ne le semble. Les liens que nous établissons dans la sphère publique sont essentiels à notre capacité à vivre ensemble. Il n’y a pas de société sans relations quotidiennes avec des inconnus. Ces liens, habituellement obligatoires dans notre quotidien, que nous n’avons pas choisis : le passant que l’on croise, la professeure de cégep, la commis de la STM, le voisin, les spectateurs dans une salle de théâtre, la barista, le vendeur de L’Itinéraire, la sauveteuse du centre sportif, etc. Tous ces gens, que nous ne connaissons pas, tous ces liens, que nous n’entretenons pas, nous forment en tant qu’individu, nous aident à voir l’autre, à fréquenter l’autre, à communiquer avec l’autre. À sortir de nous. En les rendant superflus, nous gagnons en liberté, en flexibilité, en temps, en choix, certes, mais nous perdons en même temps notre capacité de vivre ensemble, avec toutes les contraintes et l’inconfort que cette vie en société demande, oui.

Pire, même, comme le soulignait l’auteur Nicholas Carr dans son texte « À propos des risques de laisser la frénésie s’emparer de notre âme » (Nouveau projet, 2012), cette liberté que nous gagnons lorsque l’autre devient facultatif — pour Nicholas Carr, c’est la technique (l’ordinateur, le téléphone cellulaire, l’Internet, etc.) qui nous poussait vers cette trop grande liberté — nuit tout particulièrement à notre capacité même d’éprouver de l’empathie. Sans le rapport direct aux émotions de l’autre (un visage, une posture), les liens humains deviennent instrumentalisés. L’autre devient rapidement une chose, comme une chaise ou une table. Ce serait jusqu’à la créativité, qui se construit dans la conversation, dans le dialogue, dans les rencontres fortuites et les associations hasardeuses, que cette liberté d’être seul avec soi-même ou ses proches nous enlève. Ce qui est inquiétant, c’est que la plupart d’entre nous, même si nous comprenons ces dérives, continueront de préférer la liberté aux contraintes de la société. Par confort, certes, mais aussi par paresse, voire par dissonance cognitive, en se persuadant que, « non, mais sincèrement, c’est vraiment mieux comme ça, je perds beaucoup moins de temps ».

Le danger qui nous guette à la sortie de la pandémie n’est pas la disparition de l’autre. Non, la famille et les amis sont devenus encore plus importants au fond de nos cœurs et dans notre façon de rêver notre vie. Le réel danger qui nous guette, c’est de ne plus avoir envie d’être hors de notre sphère privée. En n’étant plus contraint de rencontrer l’étranger, nous ne saurons plus faire société.

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