Où et quand tout cela s’arrêtera-t-il?

Qu’est-ce que tous ces livres ont en commun? Ils contiennent au moins une occurrence de ce mot «commençant par n», que l’on n’a, paraît-il, plus le droit de prononcer «en entier», note l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Qu’est-ce que tous ces livres ont en commun? Ils contiennent au moins une occurrence de ce mot «commençant par n», que l’on n’a, paraît-il, plus le droit de prononcer «en entier», note l'auteur.

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste.

L’esprit des lois, de Montesquieu, Candide et l’Essai sur les mœurs, de Voltaire, Les Natchez, de Chateaubriand, Le père Goriot, d’Honoré de Balzac, Forestiers et voyageurs, de Joseph-Charles Taché, Trois contes et Salammbô, de Gustave Flaubert, Contes du jour et de la nuit, de Guy de Maupassant, Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, Les fous de Bassan, d’Anne Hébert, L’hiver de force, de Réjean Ducharme.

Qu’est-ce que tous ces livres ont en commun ? Ils contiennent au moins une occurrence de ce mot « commençant par n », que l’on n’a, paraît-il, plus le droit de prononcer « en entier ». Et une telle liste est, bien entendu, loin d’être exhaustive.

Or, si l’on en croit certains étudiants universitaires, non seulement ce mot ne devrait-il plus être prononcé, mais il ne faudrait plus non plus avoir à le lire, et donc — si l’on suit cette logique — on ne devrait plus ni l’écrire ni — je suppose — l’imprimer.

Si cette tendance se confirme, et si elle continue à recevoir l’aval des autorités universitaires, il faudra donc en tirer toutes les conséquences, et établir à l’avenir un index (exhaustif celui-là) des livres que les professeurs ne doivent surtout pas faire lire à leurs étudiants, prévoir dans les librairies et les bibliothèques des sections spéciales réservées à ces livres dangereux, peut-être même passer un tampon d’encre noire sur les mots litigieux.

On va croire que j’exagère, bien sûr. Moi-même, j’ai du mal à croire que ce que je viens d’écrire correspond à la réalité et, comme on aime à dire, qu’on est rendu là, au Québec, en 2021.

C’est pourtant la triste réalité qui ressort des témoignages d’une enseignante et d’une représentante de l’Association étudiante de l’Université McGill que rapporte Isabelle Hachey dans un article paru vendredi dernier dans La Presse+.

Selon cette porte-parole de l’association en question, il serait en effet « difficilement justifiable » d’imposer aux étudiants la lecture de textes susceptibles de les mettre mal à l’aise, entre autres parce qu’ils contiendraient un mot qui pourrait les heurter.

On devine alors qu’après tous les livres contenant le « mot commençant par n », il faudra songer à expurger listes de lecture et bibliothèques de tous ceux susceptibles de contenir le « mot commençant par s », puis le « mot commençant par f », puis celui « commençant par g », puis, puis… Il est évident que ça ne s’arrêtera jamais.

Il est tout aussi évident qu’on n’aurait jamais dû faire droit à ces demandes destinées à se répéter indéfiniment dès lors qu’on leur cédait une première fois. Il est donc grand temps que les autorités universitaires prennent leurs responsabilités et y mettent le holà, qu’elles se comportent, enfin, en dignes dirigeants d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche et non plus en gestionnaires de centre de loisirs ou de galeries marchandes où le client est roi.

Elles pourraient commencer par faire savoir aux étudiants qui revendiquent ce genre d’interdits que leurs revendications n’ont rien à voir avec le racisme et que celui-ci ne consiste pas à prononcer un mot ou le titre d’un livre ; que le racisme est une chose trop sérieuse pour qu’on le ridiculise ainsi ; et qu’à agir de cette façon, on ne fait que braquer bien des gens qui n’ont rien de suprémacistes d’extrême droite, tout en décourageant les bonnes volontés.

Ce serait ensuite faire œuvre éducative qu’elles prennent la peine de leur faire remarquer qu’il est tout à fait normal, qu’il est même souhaitable d’être parfois mal à l’aise face aux connaissances que l’on acquiert. C’est tout simplement la preuve que de telles connaissances ne sont pas indifférentes, que le savoir n’est pas quelque chose d’inerte, mais qu’il les fait évoluer, les amène à remettre en question ce que, jusque-là, ils croyaient savoir, autrement dit leurs préjugés. Il faudrait aussi leur enseigner que l’on n’est jamais obligé d’être d’accord avec des idées différentes des nôtres, mais que les connaître est toujours un enrichissement. C’est pourquoi la recherche de la connaissance, qui est la mission première de l’université, est totalement incompatible avec quelque idéologie que ce soit, car l’idéologue, contrairement au chercheur, croit détenir une vérité absolue qu’il a déjà trouvée ou qu’on lui a autoritairement inculquée.

Ne devraient-elles pas également tenter de leur faire comprendre que les langues évoluent, que, de même qu’il s’en invente de nouveaux régulièrement, certains mots sortent de l’usage, ou bien que leur sens parfois évolue ; et que l’université est là, entre autres choses, pour leur permettre de prendre conscience de cette épaisseur du temps, du fait que langues et cultures sont le résultat d’une sédimentation, que le présent recèle tout un passé qui lui donne de la profondeur, du relief, et une grande partie de sa richesse, et que sans cette dimension qui lui offre toutes sortes de potentialités il n’ouvrirait plus sur aucun avenir ?

Au sujet de ce mot qu’ils croient univoque et seulement insultant, parce qu’ils ont le nez collé sur cette sous-culture de l’instantané et du superficiel qui émane notamment d’Internet et des réseaux sociaux, le Centre national de ressources textuelles et lexicales du CNRS français explique qu’il « a eu des connotations péjoratives » et « à ce titre, s’est trouvé concurrencé par noir, qui est moins marqué », avant d’ajouter : « Actuellement, nègre semble en voie de perdre ce caractère péj[oratif], probablement en raison de la valorisation des cultures du monde noir (v. négritude) », le tout illustré par une citation d’Aimé Césaire. Cela offre au moins matière à réflexion.

Enfin, si je peux risquer une dernière suggestion… Peut-être ne serait-il pas inutile de faire figurer bien en vue, dans les plans de cours des matières qui s’y prêtent, cette sentence parfois attribuée à Ludwig Wittgenstein et qui remplacerait avantageusement tous les trigger warnings qui y figurent peut-être déjà : Le mot « chien » ne mord pas.

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