Méditation sur l’enseignement asynchrone au collégial

«Depuis presque un an maintenant, le cégep, en tant que milieu de vie, est au seuil de la mort. Deux choses ont été sauvées, à savoir la grille horaire de cours et la relation dynamique entre enseignants et étudiants. C’est très précisément ces derniers remparts qui tombent avec l’enseignement asynchrone», pense l'auteur.
Photo: Olivier Douliery Agence France-Presse «Depuis presque un an maintenant, le cégep, en tant que milieu de vie, est au seuil de la mort. Deux choses ont été sauvées, à savoir la grille horaire de cours et la relation dynamique entre enseignants et étudiants. C’est très précisément ces derniers remparts qui tombent avec l’enseignement asynchrone», pense l'auteur.

Trente pour cent. Tel est le seuil minimal d’enseignement synchrone, c’est-à-dire en direct, que l’on attend de moi à titre d’enseignant au collégial pour la présente session. Remarquez, c’est 30 % de plus que la session dernière puisqu’on n’a pas exigé qu’aucun cours ne soit donné de cette manière depuis le début de la pandémie.

Au risque d’aller à l’encontre d’une notion qui me tient à cœur, celle de l’autonomie professionnelle, je vais me risquer à poser la question suivante : exiger d’un enseignant au collégial qu’il offre 30 % de ses cours de manière synchrone est-il suffisant ?

Il y a un an maintenant, alors que les enseignants accomplissaient normalement leur tâche, aurait-il été acceptable pour l’un d’entre eux, sous prétexte qu’il avait mis des vidéos en ligne, de rester à son bureau durant 70 % de ses cours plutôt que d’être présent en classe auprès de ses étudiants ? Si la réponse est « non » et que les mêmes devoirs et responsabilités qui incombaient aux enseignants avant la crise prévalent encore actuellement, il y a lieu, selon moi, de s’inquiéter à propos de ce qui pourrait bien être la manifestation d’une dérive d’un concept fondamental : l’acte d’enseigner.

L’acte d’enseigner renvoie à quelque chose de beaucoup plus vaste, plus complexe, plus humain et, j’oserais dire, plus noble que le fait de mettre en ligne de simples enregistrements. Il y a, me semble-t-il, une différence entre l’enseignement asynchrone et synchrone qui est aussi profonde que celle qui existe entre l’enseignement en présentiel par rapport à l’enseignement à distance.

Or, l’enseignement à distance n’est pas souhaitable. Il s’agit d’une solution qui, espérons-le, sera temporaire et circonscrite à une crise temporaire. L’enseignement à distance nuit à la composante relationnelle de l’enseignement, participe à la démotivation des étudiants, contribue aux désengagements des étudiants et déshumanise nos rapports… Serait-ce aussi exactement ce qui est à l’œuvre et qui distingue l’enseignement synchrone de l’enseignement asynchrone ?

Milieu de vie

 

L’enseignement à distance tuera le cégep. Notre institution est beaucoup plus qu’une grille horaire de cours. C’est un milieu de vie, un endroit où étudiants et enseignants échangent autour des questions de société, s’enrichissent mutuellement et participent ensemble à alimenter la vitalité d’un milieu.

Plus il y aura de cours à distance, plus il sera difficile de défendre le bien-fondé de la bibliothèque, de lieux de socialisation tels que le café étudiant ou le centre sportif, plus nous serons en peine pour maintenir une vie étudiante riche et diversifiée à travers nos équipes sportives, les activités extracurriculaires et parascolaires… Prendre position par rapport à la question de l’enseignement à distance, c’est par le fait même prendre position à propos de l’avenir du cégep en tant qu’institution et lieu de partage, de découvertes.

Depuis presque un an maintenant, le cégep, en tant que milieu de vie, est au seuil de la mort. Deux choses ont été sauvées, à savoir la grille horaire de cours et la relation dynamique entre enseignants et étudiants. C’est très précisément ces derniers remparts qui tombent avec l’enseignement asynchrone.

La grille horaire de cours a ceci de particulier : elle participe à faire en sorte que l’étudiant soit disponible en semaine pour suivre ses cours, l’engageant ainsi à revêtir l’identité d’étudiant plutôt que celle de travailleur. Briser cette structure favorise la possibilité pour un étudiant de devenir un travailleur à temps plein, renforçant ainsi la pression à reléguer son rôle d’étudiant à un statut inférieur.

La relation enseignant-étudiant, même virtuelle, est le bien le plus précieux qu’il nous reste pour défendre la pertinence de l’institution d’enseignement qu’est le cégep. Pour de nombreux étudiants, le fait de pouvoir échanger avec leurs enseignants ou d’autres étudiants lors de leurs cours constitue l’une des seules relations sociales significatives en dehors de leur famille immédiate qu’ils peuvent entretenir durant la pandémie. Alors que les interactions sociales s’étiolent, que l’anxiété et la dépression s’installent dans toutes les strates de la société, que nos rapports se déshumanisent, tout devrait être mis en œuvre pour favoriser des relations humaines au sein de nos cours. Si l’on prend en compte le contexte sociétal dans lequel nous sommes plongés, l’enseignement synchrone pourrait bien être le dernier remède, le dernier antidote, bien qu’imparfait, contre la déshumanisation complète de nos rapports.

Nous avons, à titre d’enseignants, en particulier en cette période trouble, un devoir moral consistant à accompagner des jeunes. Cela consiste à enrichir leur vie, à dynamiser leurs apprentissages, à construire des ponts avec eux. Dans le contexte actuel, afin de favoriser la survie de notre institution mais, surtout, le développement et l’épanouissement des étudiants, il me paraît nécessaire de réfléchir aux effets des divers modes d’enseignement.

En attendant plus de données probantes de la science et dans l’intérêt de tous, serait-il sage que nous nous en tenions à ce qui est le plus près de notre mandat : l’enseignement synchrone ?

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