Point de vue: le temps long

«Maintenant que nous y sommes plongés depuis presque un an, je me rends compte que ce que nous vivons ressemble à ce que moi comme beaucoup d’autres avons traversé en France après janvier 2015 [...]», raconte Mélikah Abdelmoumen.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Maintenant que nous y sommes plongés depuis presque un an, je me rends compte que ce que nous vivons ressemble à ce que moi comme beaucoup d’autres avons traversé en France après janvier 2015 [...]», raconte Mélikah Abdelmoumen.

L’autrice est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon, en France. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles ainsi que plusieurs romans et essais. Elle est éditrice chez Groupe Ville-Marie Littérature, à Montréal.


 

En ce mois de novembre 2015, je n’allais pas bien. J’étais confinée à mon appartement au 8e étage d’une tour de la banlieue lyonnaise. Assise toute la journée devant l’ordinateur à espérer des réponses d’éditeurs ou d’employeurs (qui ne venaient jamais), ou à attendre que mon fils finisse l’école, ou que mon mari revienne du travail, je me morfondais.

Les attentats de Paris venaient d’avoir lieu, onze mois après ceux de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Aux nouvelles, les experts tentaient d’analyser ce qui nous arrivait, de nous rassurer tout en nous disant de rester alertes, car il y avait quand même de quoi avoir peur. Et alors cette phrase a commencé à revenir en boucle dans la bouche des dirigeants : « Avec le terrorisme islamiste et plus particulièrement les attaques de Daesh sur notre territoire, nous en avons pour une bonne dizaine d’années. »

« Une dizaine d’années ! Mais je ne vais JAMAIS survivre à ça ! » m’étais-je dit, comme beaucoup de mes concitoyens sans doute.

C’est alors qu’entre la peur de sortir et que le hasard mette un attentat sur mon chemin, le désir brûlant d’enfin trouver une reconnaissance professionnelle dans ce pays où je vivais depuis dix ans, le mal du Québec où tout est tellement moins violent, la solitude qui n’en finissait plus, j’ai sombré dans ce qui ressemble bel et bien à une dépression. Ce n’est qu’avec le recul que je le nomme ainsi et c’est la première fois que je le dis publiquement. Ça a duré des mois, il a fallu l’aide d’une psychologue, et je ne m’en suis vraiment remise qu’après avoir quitté la France pour revenir à Montréal en 2017.

Autre isolement, effets similaires

Je me souviens que nous étions en train de remettre le prix Robert-Cliche du premier roman le jour où nous avons appris que c’était sérieux, ce nouveau virus venu de Chine, et que le lendemain, les écoles, les bureaux, les commerces fermeraient. C’était le 12 mars 2020.

Le président du jury du prix — l’auteur et dramaturge René-Daniel Dubois —, le lauréat Alexandre Michaud (Francis, VLB, 2020), sa sœur Vanessa et moi-même avons veillé tard dans un restaurant du Vieux-Montréal, fêtant comme si c’était la dernière soirée avant la fin du monde. Même pessimistes, même éclairés par les mots bienveillants de Vanessa sur notre résilience, à tous — elle venait de finir son doctorat en psychologie —, nous craignions ce qui nous attendait. Et nous n’avions encore rien vu.

Maintenant que nous y sommes plongés depuis presque un an, je me rends compte que ce que nous vivons ressemble à ce que moi comme beaucoup d’autres avons traversé en France après janvier 2015 : les mois d’isolement, le sentiment d’impuissance, les calculs de risques parfois raisonnables et parfois délirants, le besoin criant de vivre avec les autres, la crainte que ça ne finisse jamais, la peur que les dirigeants et les autorités ne nous protègent pas comme il le faudrait, et la conscience que, peut-être, de toute façon, la situation est tellement inédite qu’aucune équipe dirigeante au monde ne saurait vraiment comment nous protéger comme il le faudrait. Il faut y ajouter les faux espoirs, l’idée du vaccin qui arrivera trop tard puis le soulagement en apprenant que ça va plus vite que prévu, puis la deuxième vague, puis l’idée que le vaccin n’est pas un remède magique, que le virus connaît des mutations, que nous en avons pour des années peut-être. Nous ne savons rien. Nous ne contrôlons rien. Nous sommes dépassés.

La seule différence, et elle est de taille, c’est qu’il ne me servirait, qu’il ne nous servirait, à rien de partir. L’épreuve est mondiale.

Pas de réponses

Je n’ai pas de solution à proposer. Je sais seulement que d’avoir vécu une expérience similaire, pendant des mois, m’aide sans doute à vivre celle-ci moins difficilement. Et que, peut-être, cela me permet de penser que c’est normal, compréhensible, cette manière que nous avons, collectivement, dans le monde virtuel — le seul qu’il nous reste en partage — d’être à cran, de nous disputer, de nous juger les uns les autres, de ne jamais nous trouver assez moraux, assez droits, assez protégés, de ne plus savoir comment nous allons tenir le coup, de parfois nous consoler, de nous envoyer des ondes de commisération sur les réseaux sociaux, d’écrire et de lire des tas de textes qui cherchent des réponses, et ces derniers temps, d’être envahis par la lassitude, par une tristesse de fond, tenace jusqu’ici inconnue de beaucoup d’entre nous.

Vivons-les, la colère comme la solidarité, comme le désir de n’aider personne d’autre que soi-même, vivons la tristesse comme les moments de rire bête et méchant pour décompresser. Écrivons et lisons les articles et les échanges qui manquent de recul parce que nous sommes à vif, plongés dedans. Pardonnons-nous. Le temps est long et il n’a pas fini de l’être.

Une seule chose dans cette vie est certaine : tout finit par finir. J’aime penser qu’un jour plus proche que lointain, ceci aussi finira, et que nous serons assez nombreux à avoir réussi à passer à travers pour en témoigner, pour essayer d’en tirer quelque chose. Et ce jour-là, je donnerai rendez-vous à Alexandre, Vanessa et René-Daniel, avec qui j’ai passé la dernière soirée avant la fin du monde, pour une longue et délicieuse fête des survivants.

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