«Poèmes et chants de la résistance II», 50 ans plus tard

«La majorité des personnes arrêtées, parmi lesquelles se trouvaient des libres penseurs, des syndicalistes, des militants, des artistes, surtout chanteurs ou poètes, ont été innocentées (95% des cas) et 85,7% des personnes arrêtées ont été libérées dans les jours ou le mois qui suivit», écrit l'auteur.
Photo: Peter Bregg Archives La Presse canadienne «La majorité des personnes arrêtées, parmi lesquelles se trouvaient des libres penseurs, des syndicalistes, des militants, des artistes, surtout chanteurs ou poètes, ont été innocentées (95% des cas) et 85,7% des personnes arrêtées ont été libérées dans les jours ou le mois qui suivit», écrit l'auteur.

La crise sanitaire, de par son ampleur, de même que les élections américaines, dans un contexte totalement inédit, relèguent au second plan bon nombre d’événements qui, autrement, auraient pu davantage teinter l’actualité. En d’autres temps, la commémoration de la crise d’octobre 1970 au Québec aurait pu susciter un plus grand intérêt. Cinquante ans plus tard, le sort réservé à près de 500 personnes arrêtées, dont une majorité de jeunes, principalement lors des célèbres rafles nocturnes, n’émeut plus guère les habitants de ce pays. Il en était tout autrement durant la période qui suivit ce traumatisme. C’est dans ce contexte singulier qu’en janvier 1971, des artistes, dont plusieurs étaient bien établis, donnèrent une série de deux spectacles pour appuyer la lutte pour la libération des prisonniers politiques. Ces spectacles intenses s’intitulaient avec justesse Poèmes et chants de la résistance II.

Petit rappel du contexte social

Ce fut pourtant au nom de la démocratie, sous le prétexte de l’insurrection appréhendée, que fut appliquée la fameuse Loi sur les mesures de guerre (datant de 1914), qui permettait des arrestations massives, faites sans mandat, sur tout le territoire québécois. Il s’agit cependant d’une des grandes taches de l’histoire du Canada. Parmi tous les prisonniers politiques de cette époque, plusieurs sont maintenant décédés. La reconnaissance des faits ou les excuses, pour ces arrestations totalement arbitraires, pour l’atteinte aux droits démocratiques à l’égard de ces centaines de personnes, tout indique qu’elles ne viendront pas, du moins pas dans un proche avenir, de la part d’aucun des ordres de gouvernement. Cela peut paraître bien malheureux pour celles et ceux qui restent, de même que pour la postérité.

Il faut bien se souvenir qu’en dépit des milliers de perquisitions et des nombreuses arrestations en quelques jours, ces opérations se sont soldées par un échec cuisant, puisque les felquistes ravisseurs sont demeurés longtemps au large. La majorité des personnes arrêtées, parmi lesquelles se trouvaient des libres penseurs, des syndicalistes, des militants, des artistes, surtout chanteurs ou poètes, ont été innocentées (95 % des cas) et 85,7 % des personnes arrêtées ont été libérées dans les jours ou le mois qui suivit. C’était réellement kafkaïen, exempt d’explications réelles ou de véritables procès.

« Poèmes et chants de la résistance II »

Malgré le choc terrible pour les milieux progressistes ou indépendantistes, un peu plus de trois mois après, le Comité de défense des prisonniers politiques décida d’organiser un événement en appui à ceux-ci. Intitulé Poèmes et chants de la résistance II, tenu les 24 et 25 janvier 1971 à la salle du Gesù, sur la rue Bleury à Montréal, il s’agissait d’un spectacle bénévole qui regroupait des poètes, des chanteurs et des comédiens venus faire un pied de nez au régime alors en place. Durant ces deux soirées à guichets fermés, il régnait une réelle effervescence, en dépit du fait que le public ressentait la gravité du moment. Bien des spectateurs pouvaient être vus, devant l’entrée du théâtre vétuste, portant une tuque ou des drapeaux aux couleurs des Patriotes. À l’intérieur, il y avait des tables de documentation où l’on vendait, entre autres, de grandes affiches, en noir et blanc, avec l’image de Paul Rose le poing en l’air.

Le chanteur populaire Jacques Michel ouvrait la soirée en chantant « Viens ! Un nouveau jour va se lever et son soleil brillera pour la majorité qui s’éveille ». Le Jazz libre du Québec était l’orchestre accompagnateur. Des poèmes étaient déclamés par des comédiens comme Jean-Pierre Cartier, Michèle Rossignol, Sophie Clément, Aubert Pallascio, Lionel Villeneuve ou Hélène Loiselle, de même que par les poètes Michèle Lalonde ou Raoul Duguay. Les chansonniers-vedettes Georges d’Or, Raymond Lévesque et Gilles Vigneault y interprétaient de leur succès. La chanteuse « engagée » Pauline Julien, qui avait été arrêtée au mois d’octobre précédent, y était allée d’une chanson écrite au moment où elle avait été incarcérée. Le monologuiste Yvon Deschamps revisitait, à sa façon, l’histoire du Canada. Le tout était entrecoupé de segments intitulés « Québec, territoire occupé » (1760, 1774, 1789, 1807, 1837, 1916, 1960, 1971).

Il existe une captation audio de ces spectacles, sur vinyle, qui n’a jamais été rééditée. Il serait peut-être temps d’en rematricer une copie numérique afin de rendre ce document plus accessible aux publics intéressés. On aurait tout à gagner à le faire. En attendant, il est possible d’écouter ces enregistrements sur la plateforme YouTube.

Une dernière suggestion. Il serait peut-être intéressant d’apposer une plaque devant l’édifice qu’on appelait alors « Parthenais », où furent enfermés les prisonniers d’octobre 1970. En plus d’y apposer les noms des 497, on pourrait mentionner que la plupart des personnes furent emprisonnées injustement dans le cadre de l’application inique, en temps de paix, de la Loi sur les mesures de guerre. Ce pourrait être quelque chose du genre, histoire de ne rien oublier.

6 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Inscrit 26 janvier 2021 09 h 10

    Je me souviens?

    "Il existe une captation audio de ces spectacles, sur vinyle, qui n’a jamais été rééditée." - Fernand Doutre

    Dans notre presque-pays, rien ne semble vouloir s'inscrire dans la durée où dans notre mémoire collective défaillante. Le Québec semble avoir une imagination débordante dans la recherche des faux-fuyants les plus efficaces pour balayer son passé sous le tapis. Malheureusement, depuis notre "révolution" un peu trop tranquille qui n'en finit plus de nous endormir au gaz, renier ses souvenirs semble maintenant faire partie de nos gènes.

  • Bernard Dupuis - Abonné 26 janvier 2021 11 h 34

    Les poèmes et chants de l'affliction

    Pour ceux qui comme moi ont connu cette époque et ces événements à peine imaginables avant et après ceux-ci, le mystère entourant le peuple québécois grandit. Il y a bien sûr l’oubli. On ne peut en vouloir aux jeunes générations pour qui ces événements ont été tellement déformés par la propagande canadianiste, et la médiocrité d’un système d’éducation, incluant ses composantes programmes et professorales, que ces événements sont renvoyés au dépotoir de l’histoire.

    Non seulement, on assiste à l’oubli, mais pire encore apparaît le déni. En effet, j’entendais Marc Lalonde répéter dernièrement à un journaliste que c’était les policiers qui étaient responsables des nombreux emprisonnements sans accusations. Selon Marc Lalonde, P. E Trudeau, John Turner et Jean Marchand n’avaient pas fait voter la loi de mesures de guerre dans l’intention de faire des arrestations de masse. C’est la police qui avait fait preuve de mauvais jugement et qui avait interprété les pouvoirs qu’on lui accordait de manière disproportionnée. Remettre la faute sur le dos de la police apparaît bien commode et bien lâche. Ce n’est pas parce que la femme de Gérard Pelletier fut arrêtée que cela prouve que la police agissait sans discernement et que le gouvernement Trudeau n’avait pas l’intention de se débarrasser des premiers militants du Parti Québécois.

    Il y a même une nouvelle forme de colonisation. Une de mes anciennes professeures d’université en réponse à une journaliste de Radio-Canada qui lui demandait quel était le plus grand homme politique du Canada des cinquante dernières années répondait, je vous le donne en mille, P. E Trudeau! Peut-être que lorsque cette professeure de philosophie est arrivée au Québec, les événements d’octobre soixante-dix commençaient déjà à être oubliés.

    Si les Québécois font du déni relativement à cette époque, imaginez ce que la propagande canadianiste enseigne aux immigrants. On comprend bien comment la mémoire fonctionne dans le cerveau, mais on ne comprend pas

    • Bernard Dupuis - Abonné 26 janvier 2021 11 h 37

      (suite et fin)

      On comprend bien comment la mémoire fonctionne dans le cerveau, mais on ne comprend pas pourquoi cette mémoire se vide de l’essentiel.

  • Lise Bélanger - Abonnée 27 janvier 2021 08 h 28

    Très bonne suggestion M. Doutre.

  • Richard Lupien - Abonné 27 janvier 2021 09 h 37

    Sur la porte de mon frigidaire...

    J'ai la photographie judiciaire maintenant jaunie, découpée d'un quotidien de l'époque, de Gaston Miron, photographié par la police à Partenais. Sur la photo en effigie on peut lire "UNITÉ IDENTIFICATION". " CROSS. LAPORTE " puis: 16 10 70.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 janvier 2021 12 h 28

    … Des arrestations massives sans mandat qu'autorisait la loi, la flicaille n'a même pas pu en profiter pour décapiter la mafia…



    … Tellement, avec les poètes séditieux, qu'elle en avait plein les bras…