Les bibliothécaires en lutte contre les «fake news»

«Une écrasante majorité de bibliothécaires (87%) sur les 263 ayant répondu au questionnaire se dit préoccupée par les
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Une écrasante majorité de bibliothécaires (87%) sur les 263 ayant répondu au questionnaire se dit préoccupée par les "fake news"», écrivent les auteurs.

À titre de professionnels de l’information, les bibliothécaires ont un rôle à jouer en matière de lutte contre la désinformation. Pourtant, peu de recherches empiriques portent sur leur rôle, particulièrement dans la francophonie. Sont-ils préoccupés par cet enjeu ? En sont-ils des témoins fréquents ou occasionnels ? Quelle est leur réaction quand ils sont confrontés à des fake news ? Sont-ils bien outillés pour y faire face ? Ont-ils mis sur pied des initiatives de sensibilisation et de formation ? Au moyen d’un questionnaire, notre étude a tenté de circonscrire le rapport des bibliothécaires d’expression française du Québec aux fake news.

Une écrasante majorité de bibliothécaires (87 %) sur les 263 ayant répondu au questionnaire se dit préoccupée par les fake news. Cette préoccupation se traduit par des gestes concrets dans presque la moitié des organisations où travaillent les sondés (45 %). Qui plus est, l’éventail des mesures prises par les bibliothécaires dans le cadre de leurs activités professionnelles est riche : publication de rectificatifs, mise sur pied d’activités de formations, d’ateliers ou de conférences, créations de capsules vidéo et de pages Web pour faciliter la reconnaissance de fake news, partage d’un bulletin de veille sur le sujet, diffusion d’affiches et mise à disposition de l’information fiable dans le cadre de leur lieu de travail.

Des Idées en revues

Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte à paraître dans la revue Documentation et bibliothèques, volume 67, no 1.

En comparaison avec une étude similaire effectuée auprès des journalistes du Québec, qui démontre que les journalistes se sentent impuissants devant la montée des fake news, les bibliothécaires semblent plus actifs et actives dans la lutte contre la désinformation. Le fait que la plupart travaillent directement avec le public, ce qui n’est pas le cas des journalistes, leur permet de jouer un rôle de médiation vis-à-vis de toutes les sources d’information, numériques et imprimées, disponibles en bibliothèque ou sur le Web, les plaçant ainsi en situation pédagogique au quotidien. Par ailleurs, le volontarisme des bibliothécaires vis-à-vis des fake news leur permet d’actualiser et de faire valoir leur expertise traditionnelle, contribuant ainsi au repositionnement de la profession dans l’espace public. Depuis l’élection de Donald Trump en 2016, la communauté bibliothéconomique américaine s’est fortement mobilisée, se considérant comme professionnellement investie d’une responsabilité civique devant la déferlante de « faits alternatifs » se répandant un peu partout. Notre enquête montre que cette mobilisation traverse les frontières et concerne également les bibliothécaires du Québec.

Expertise méconnue

Un décalage persistant existe cependant entre ce que les bibliothécaires font et ce que le public connaît de leur travail. Ainsi, les bibliothécaires de notre enquête se considèrent comme très largement compétents pour guider leurs usagers vis-à-vis des fake news, mais cette expertise n’est pas toujours reconnue. Ce problème d’image s’explique, entre autres choses, par une « inertie des représentations » qui amène le public à associer encore étroitement la bibliothèque au livre, une relation exclusive qui fait l’impasse sur la transformation profonde de la profession depuis l’arrivée du Web. Cela dit, certains bibliothécaires sondés reconduisent également cette représentation. Lorsqu’on les questionne sur leur rôle par rapport aux fake news, plusieurs avancent que leur travail se limite au développement et à l’utilisation de leur collection documentaire. Ce modèle n’est pourtant plus dominant au sein de la profession et fait l’objet de diverses remises en cause.

Le portrait type de la bibliothécaire qui se dégage de notre enquête correspond à une femme branchée qui cherche à inscrire son activité dans un cadre civique, au service de la vitalité démocratique, en plus de maîtriser la diversité des pratiques de production, de validation et de circulation de l’information. L’identité professionnelle des bibliothécaires demeure marquée par son lieu d’exercice, la bibliothèque, mais il s’agit de son embarcation pour naviguer dans l’ensemble de l’écosystème de l’information. Dans un monde où l’accès à l’information est désormais ubiquitaire, les bibliothécaires ne sont plus tant les gardiennes du temple du savoir que les pédagogues qui aident leurs publics respectifs à mettre en contexte et à produire une évaluation critique de tous les documents qui leur tombent sous la main.

Les bibliothécaires devraient-ils être plus visibles sur la place publique ? Oui, certainement. Cherchent-ils à l’être et comment s’y prennent-ils ? En se faisant connaître un peu mieux dans les cercles où on discute de lutte contre la désinformation. Si les fake news sont si difficiles à aborder, c’est parce qu’elles touchent à de nombreuses dimensions — informationnelle, médiatique, technique, scientifique, culturelle et politique — qui nécessitent l’apport combiné de toutes ces expertises pour aider les citoyennes et citoyens à naviguer dans le nouvel écosystème informationnel.

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