Le gouvernement de banlieue

«#TousEnsemblePourAllerMieux est apparu vendredi dernier sur les réseaux sociaux de François Legault», écrit Josiane Cossette.
Photomontage: Captures d'écran Facebook et Twitter «#TousEnsemblePourAllerMieux est apparu vendredi dernier sur les réseaux sociaux de François Legault», écrit Josiane Cossette.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.

« Gouvernement de banlieue ». La journaliste Hélène Buzzetti a récemment employé l’expression pour parler de l’équipe Legault, dont les joueurs pourraient difficilement être plus déconnectés de la réalité du confinement et du couvre-feu vécue par de nombreux citoyens habitant en ville, dans de petits appartements, sans cour, souvent même sans balcon digne de ce nom.

Le plus récent mouvement « hop la vie » lancé par notre premier ministre, exercice de communication discutable numéro j’ai-arrêté-de-compter, en est l’incarnation parfaite ; un exercice dégoulinant de privilèges, enclenché alors que Raphael André, l’homme innu sans abri retrouvé mort gelé dans une toilette chimique, n’a pas encore été porté à son dernier repos. #TousEnsemblePourAllerMieux est apparu vendredi dernier sur les réseaux sociaux de François Legault. Dévalant jovialement un monticule en planche à neige dans une cour, le premier ministre invitait chacun à partager ses petites astuces pour se faire du bien pendant ce confinement 2.0, qui permet tout juste au commun des mortels d’aller marcher avec quiconque n’habite pas avec lui.

Très vite, d’autres ministres ont emboîté le pas… Et c’est là que plusieurs, et j’en suis, se sont dit : « Tous ensemble pour aller mieux… Vraiment ? » Dans ces itérations maison (itérations manoir serait plus juste), on voit Lionel Carmant et sa femme danser dans leur grand salon devant de vastes fenêtres aux boiseries d’origine fraîchement vernies, Jean-François Roberge jouer de la guitare assis sur un imposant divan en cuir blanc, dans une imposante véranda dont les reflets laissent deviner une imposante pièce ouverte, et, le clou, André Lamontagne se délier les doigts sur un piano à queue de neuf pieds — neuf pieds ! — dans un salon plus grand qu’un deux et demi, avec à ses côtés un goldendoodle qui s’agence parfaitement à ses rideaux cintrés… Compagnon à pattes qu’il peut de plus ironiquement aller promener 20 h passées.

À ce jour, je n’ai toujours pas trouvé réponse à la question qui me turlupine : comment, mais comment nos ministres — délégué à la Santé et aux Services sociaux, de l’Éducation, et de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation — ont-ils pu penser que de diffuser une photo ou une vidéo d’eux dans pareils décors était correct ?

« Ils travaillent fort, ils ont le droit. »

Bien sûr que nos dirigeants travaillent fort, bien sûr qu’ils ont le droit d’habiter dans des maisons-manoirs et de manger de la brioche lorsqu’ils n’ont plus de pain. Mais ils ont aussi le devoir d’être conscients de leurs privilèges et de toujours garder en tête la réalité socioéconomique de tous les Québécois, particulièrement à un moment où, on l’a bien senti dans le point de presse de jeudi dernier, l’équipe Legault met tranquillement la table à une prolongation et à un durcissement du couvre-feu.

Or, disait Hélène Buzzetti à Céline Galipeau, les gens qui prennent ces décisions « habitent dans des maisons à deux ou trois étages avec trois ou quatre chambres à coucher, une salle de jeu, une cour arrière avec peut-être même une patinoire. Quand il y a une tension à la maison, chacun se réfugie dans sa pièce et regarde son écran de prédilection ».

À Montréal, capitale de la pauvreté chez les enfants, où le taux d’insécurité alimentaire atteignait 13,6 % au début de la pandémie, peu de ménages ont ce luxe. Leur cour, c’est le parc. Leur salon, c’est aussi leur bureau-cuisine-salle de jeu-salle à manger. Pour certaines familles en situation de pauvreté habitant un logement insalubre, ne pas sortir de chez soi veut de surcroît dire respirer des moisissures 24 heures sur 24.

Des mouvements semblables apparus un peu partout dans le monde au printemps dernier ont d’ailleurs été décriés. En plus de l’« Imagine » américain, dans lequel des vedettes multimillionnaires tentaient d’inspirer le peuple en direct de leurs baraques de 42 pièces plantées sur des terrains de plusieurs hectares, rappelons-nous le phénomène du journal de confinement français, qui mettait en lumière une société fracturée, où des femmes se font tabasser dans le studio duquel elles ne peuvent sortir pendant que de riches écrivains s’émerveillent devant l’éclosion d’un bourgeon grâce à ce ralentissement imposé qui nous aide à nous reconnecter à l’essentiel.

L’initiative présente n’aurait peut-être pas été si indécente si elle n’avait pas été lancée par la machine de communication du gouvernement, la semaine même où François Legault a refusé de soustraire les sans-abri aux amendes potentielles sous prétexte que « n’importe qui peut se faire passer pour un itinérant ». Moins indécente, aussi, si les enseignants avaient les purificateurs d’air que leur syndicat réclame, si le gouvernement déployait de réelles ressources en santé mentale (non, les auto-soins ne sont pas une panacée), si les besoins des chiens ne passaient pas avant ceux des humains.

Monsieur Legault, si nous sommes tous dans le même bateau, comme vous l’écriviez samedi matin sur votre page Facebook, c’est vous qui êtes aux commandes. Et pendant que vos ministres poussent la note et dansent au grand air sur le pont supérieur, certains citoyens sont dans la cale avec les rats. Quand viendra le temps de décider de prolonger ou de durcir le couvre-feu, j’espère que vous ne les oublierez pas.

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