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Pour les personnes handicapées, un énorme rattrapage reste à faire

«Quarante-trois ans après l’ajout,
dans la Charte, des motifs interdits de discrimination
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Quarante-trois ans après l’ajout, dans la Charte, des motifs interdits de discrimination "handicap" et "utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap", il serait temps de rendre notre société inclusive et d’atteindre l’égalité réelle», affirme l'auteur.

Chère majorité non handicapée, l’après ne devra pas perpétuer le présent.

L’après-pandémie, vous en rêvez, tout le monde en rêve. La fin des privations de liberté, du confinement, du couvre-feu, des restrictions draconiennes. La reprise de l’existence sans entraves. Le simple bonheur d’être libre. Les bonnes tables et les bars qui resurgissent du passé. La soutenable légèreté de la vie. Mais si on vous disait que le confinement, l’isolement et les restrictions de mouvement que vous subissez momentanément sont le lot habituel d’une seconde classe de citoyens, comment réagiriez-vous ?

La société québécoise n’est-elle pas censée être respectueuse des droits, des libertés et de la citoyenneté de tous et de toutes ? Le fait est que les obstacles handicapants et les barrières d’attitude qui entravent les mouvements et la participation sociale des citoyens ayant des différences fonctionnelles demeurent des défis permanents. L’emprise étouffante du système de santé aussi.

Si la neige et la glace ne vous empêchent pas de sortir de chez vous, elles nous emprisonnent. Les villes pourraient mieux déneiger et déglacer pour rompre l’isolement que les intempéries nous imposent parfois pendant de longues périodes — un isolement aussi frustrant que celui dû au confinement.

Saviez-vous que l’accès d’un nombre astronomique de restaurants, de bars et d’autres commerces de proximité nous est interdit parce qu’une simple marche empêche d’y entrer en fauteuil roulant, alors que les riches propriétaires pourraient facilement supprimer l’obstacle ? En temps normal, nous n’avons pas plus le droit de souper au restaurant que vous en temps de pandémie.

Hors de question de sortir à l’improviste : le transport adapté doit être réservé la veille. Avec ses milliers de marches, le métro a été conçu pour vous, pas pour nous. Les ascenseurs arrivent au compte-gouttes. Les rampes des bus ne sont pas fiables. Sans amélioration de l’accessibilité du réseau — amélioration dont vous profiterez aussi —, l’autonomie et la spontanéité que vous retrouverez d’ici peu nous feront encore défaut longtemps après la fin de la pandémie.

Et que dire des nombreuses personnes ayant des incapacités qui sont incarcérées à perpétuité dans des CHSLD sous prétexte qu’elles nécessitent une attention soutenue ? Celles qui le souhaitent pourraient très bien vivre dignement, comme vous, dans la communauté — et pour moins cher qu’en institution —, si l’État leur fournissait de l’aide à domicile pour pouvoir vaquer à leurs activités courantes (par exemple, un emploi) et mener une vie sociale ordinaire. Mais il ne les écoute pas et s’apprête même à leur construire, à grands frais, de nouveaux centres de détention (les « maisons alternatives »), où elles seront confinées.

Arrêtons ici cette sombre litanie. Vous aurez remarqué les similarités entre l’intense ségrégation que nous subissons constamment et votre situation désagréable, quoique passagère. Aucun humain, et nous en sommes, ne peut supporter un tel traitement. Vous goûtez, d’une certaine façon, à la violence qui nous est faite : dénoncez-la, appuyez-nous, car nous ne luttons pas à armes égales avec ce système bien rodé d’exclusion sociale. De manière générale, les pouvoirs publics nous considèrent comme une quantité négligeable, d’où la lenteur désespérante des progrès. Parlez à vos élus : le pouvoir de changer les choses est entre leurs mains.

Il y a un énorme rattrapage à faire en matière d’accessibilité pour garantir l’exercice de notre droit à l’égalité prévu par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Il faut adopter un cadre législatif et réglementaire prévoyant des obligations de résultat, tant dans le public que dans le privé. La libération du joug institutionnel est aussi impérative. Il faut éradiquer les préjugés et avoir une grande conversation collective sur le capacitisme (la discrimination systémique fondée sur le handicap), cet angle mort persistant. Quarante-trois ans après l’ajout, dans la Charte, des motifs interdits de discrimination « handicap » et « utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap », il serait temps de rendre notre société inclusive et d’atteindre l’égalité réelle.

Si rien n’est fait, la joyeuse insouciance de la vie sans contraintes à laquelle tout le monde aspire restera un rêve pour nous quand elle vous sourira de nouveau.

2 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 25 janvier 2021 06 h 02

    Bravo! Vous avez absolument raison.

  • France Marcotte - Abonnée 25 janvier 2021 09 h 22

    Tout baigne, en apparence.

    Oui, il y a une sorte d'écrémage pernitieux et inavoué (car inavouable) qui s'effectue parmi les citoyens de par l'organisation même de nos infrastructures, de nos villes et de nos institutions alors que le handicap peut toucher un jour ou l'autre absolument tout le monde. Ne serait-ce pas au final pour une minorité que ce monde idéal se conçoit, de sorte que l'espace public soit constamment et insidieusement purgé de tout ce qui l'empêche de tourner de façon apparemment réussie?