​Point de vue: retour sur d’anciens manuels

Une religieuse de la Congrégation de Notre-Dame accueille des jeunes filles à l'entrée de l'École normale Jacques-Cartier de la rue Sherbrooke ouest à Montréal.
Photo: Conrad Poirier / Domaine public du Canada / BAnQ Une religieuse de la Congrégation de Notre-Dame accueille des jeunes filles à l'entrée de l'École normale Jacques-Cartier de la rue Sherbrooke ouest à Montréal.

Ce texte est inspiré de mes travaux (en cours) sur les anciens manuels d’histoire du Québec et d’un ouvrage de 1962. Il veut appuyer l’idée que la Révolution tranquille a changé pas mal de choses, et pour le mieux.

Jusque dans les années 1960, la priorité de l’enseignement primaire et secondaire était d’inculquer la religion catholique. Dans un manuel d’arithmétique, l’élève apprenait à multiplier avec des exemples comme ceux-ci : deux fois deux cierges = 4, deux fois trois cloches = 6, deux fois quatre anges = 8, trois fois trois médailles = 9. Les additions et les divisions invitaient à jongler avec des rangées de bancs d’église, des missels, des chapelets, des scapulaires. Certains exercices, plus pointus, demandaient à l’élève de spéculer sur le prix d’une « Notre-Dame-de-Fatima lumineuse », d’un crucifix de cristal ou sur le pourcentage d’augmentation des offrandes à l’œuvre de la Sainte Enfance.

D’autres exercices très concrets étaient proposés : « Nous préparons une crèche de Noël. Mon frère et moi avons économisé 5 $ pour acheter un Enfant-Jésus de cire. Il nous coûte 3,25 $. Combien nous reste-t-il ? » Ou bien : « Papa me dit qu’il peut marcher environ deux milles et deux tiers en une heure. Lors du pèlerinage au Cap-de-la-Madeleine, à l’occasion de la fête de l’Assomption, il a marché durant deux heures et un quart. Combien de milles a-t-il marché pour se rendre au Cap ? »

Autre trait : le caractère plus qu’élémentaire des problèmes à résoudre. Voici des questions posées à des enfants de dix ans : « En quelle annéesommes-nous ? », « À quelle date est le jour de l’An ? », « Combien y a-t-il de mois en un an ? ». Voici une question autrement plus coriace adresséeà des enfants de cinquième année :« Pour monter un mât et suspendrela niche de la Sainte Vierge, quatre scoutsprennent deux heures […]. Pour faire lemême travail, est-ce plus rapide quand il y a un scout ou plusieurs scouts ? ».

L’enseignement de la musique tournait autour de chansons comme : « Ô Vierge très belle », « Mon doux Jésus », « L’heure pieuse », etc.

Voici de quoi l’enseignement de l’histoire était meublé : « Quelle communauté religieuse est arrivée la première au pays ? » « Depuis combien de temps les Jésuites sont-ils arrivés ? » « Combien d’années avant les Sulpiciens les Jésuites sont-ils arrivés au pays ? » « L’exploit de Dollard eut-il lieu avant ou après celui de Madeleine de Verchères ? ». Les manuels de français étaient imprégnés du même esprit. Exemples d’exercices conçuspour l’apprentissage des verbes : « faire ses Pâques », « s’imposer des privations », « s’abstenir de viande »…

Les manuels s’étendaient longuement sur les « Sauvages », toujours pour enfoncer l’idée qu’ils étaient des barbares, des primitifs, alors que les Blancs incarnaient toutes les vertus de la civilisation. Les Français étaient justement venus au Canada pour civiliser ces êtres frustes, proches de la condition animale, en les convertissant au catholicisme.

La tâche était rude. Les Iroquois surtout (dépeints comme hypocrites, sournois, lâches, sanguinaires, profiteurs, « tigres à face humaine ») se faisaient irréductibles. De longs passages les montraient « assoiffés de sang », s’acharnant à torturer « nos braves missionnaires » (« Ils arrachèrent le cœur du père Brébeuf et le mangèrent à belles dents »).

Pour mieux marquer l’esprit des jeunes, on les représentait seuls dans les bois, encerclés par ces « brutes », « sans votre papa ou vos grands frères pour vous défendre ». « Un de leurs plaisirs favoris consistait à s’emparer de jeunes enfants, comme vous, à les emmener dans leurs villages et àles dévorer après les avoir maltraités le plus longtemps possible » (extraits d’un manuel du frère Laviolette). Ou encore : « Empalant de petits enfants, ils obligèrent leurs mères à tourner la broche pour les faire rôtir » (manuel du père Philippe Bourgeois, 1913).

Trois siècles après l’arrivée des premiers Européens, le danger persistait : « De notre temps, il y a une sorte de sauvages qui ravissent les âmes des enfants et les entraînent en enfer. Vos parents en ont-ils assez peur de ces sauvages-là ? Et vous autres ?… »

Je passe sur l’endoctrinement ruraliste, sexiste et xénophobe. Enfin, je précise que ces manuels avaient reçu l’approbation des évêques membres du Comité catholique du Département de l’Instruction publique. Tout cela jusque dans les années 1960.

La Révolution tranquille a fait un bon ménage dans cette pédagogie. Il ne semble pas que l’enseignement de l’arithmétique en ait beaucoup souffert.

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