Entre coercition et dissuasion : la crise de l’autorité

«Dans quelle mesure est-il possible de trouver un équilibre entre la nécessaire liberté individuelle et la soumission à des sources d’autorité?» se demande l'auteur.
Photo: Adrian Wyld La Presse Canadienne «Dans quelle mesure est-il possible de trouver un équilibre entre la nécessaire liberté individuelle et la soumission à des sources d’autorité?» se demande l'auteur.

Au cours des dernières semaines, la saga des touristes canadiens de retour de leur voyage d’agrément dans le Sud a fait couler beaucoup d’encre et a contribué à illustrer à merveille les limites de l’autorité politique. En effet, les réactions du premier ministre Legault et de son homologue fédéral ont révélé les deux mécanismes de compensation habituellement mis en œuvre lorsque les gouvernements n’arrivent plus à obtenir l’obéissance de leurs citoyens, à savoir une interdiction pure et simple des voyages non essentiels à l’étranger d’une part (préconisée par François Legault) et, d’autre part, la dissuasion discursive (mise en avant par Justin Trudeau).

Or, comme l’a si bien expliqué la philosophe Hannah Arendt, l’autorité politique ne se réduit pas à une forme de violence coercitive et n’est pas non plus compatible avec la persuasion qui se fonde nécessairement sur un principe d’égalité entre les gouvernants et les gouvernés. Ce principe essentiel à toute communauté politique n’est pas tributaire d’une relation qui repose sur le pouvoir de celui en position de force ni sur une raison commune qui pourrait être découverte par le biais de la discussion. L’autorité repose plutôt sur une hiérarchie qui s’impose d’elle-même entre les individus qui en viennent à reconnaître une nécessité naturelle de se soumettre à des règles qui vont de soi et dont le respect émane de la conviction que leur individualité s’incarne et s’exerce dans un cadre communautaire. Manifestement, cet idéal relève davantage de la nostalgie que de la réalité.

La crise de la COVID-19 n’a fait que mettre en lumière une crise qui déchire déjà depuis longtemps les sociétés libérales. Le déclin de l’autorité est en effet un processus qui a déjà été enclenché depuis maintenant plusieurs décennies. Inscrites dans la perpétuation de la tradition des Lumières, nos sociétés ont fait des principes d’égalité et de la liberté individuelle leurs principes cardinaux contre lesquels toute tentative d’assujettir le sujet à autre chose que lui doit nécessairement être rejetée. Pour le dire autrement, le fait que nous vivions dans des sociétés où « j’ai l’doua » est une expression qui tend à résumer pour plusieurs l’essence de la vie communautaire n’est qu’une conséquence logique du processus dans lequel nous nous sommes engagés au cours des 300 dernières années. Il s’agit malheureusement d’une conception triste et étriquée de la vie en société.

Punir ou négocier ?

En ce sens, la volonté de Justin Trudeau d’assujettir l’autorité à la discussion et à la persuasion ne fait qu’entretenir un mal qui nous ronge à tel point que de nombreux Canadiens (y compris plusieurs élus) n’éprouvent aucune honte à prendre des risques non nécessaires pour eux-mêmes et autrui en voyageant en pleine pandémie. Pire encore, autre attribut des Lumières, ces individus ont plutôt recouru en guise de défense à des loufoqueries argumentatives qui ont eu pour effet de rationaliser intellectuellement une décision qui était pourtant répréhensible. « Il y avait autant de gens là-bas qu’à l’épicerie où je fais normalement mes achats » ; « j’ai été testé trois jours avant mon départ » ; « j’ai fait attention » ; « la chaleur tue le virus » ; etc.

À l’opposé, le réflexe inverse qui consiste à vouloir interdire purement et simplement des comportements, bien que compréhensible à la lumière de l’irresponsabilité déplorable de nombreux citoyens, demeure une avenue dangereuse. Il est en effet dangereux de normaliser une vision de la gestion des comportements humains en société qui consiste uniquement à punir et à menacer les citoyens de sanctions. À l’instar d’un parent dont l’attitude consisterait à négocier avec ses enfants d’égal à égal tous les soirs la nécessité pour eux d’effectuer leurs devoirs, on s’imagine mal en revanche à quel point cette absence d’autorité pourrait être contrebalancée par les cris et la menace de sanctions de la part de ce même parent à l’égard de ses enfants.

Les ramifications multiples de cette crise que la pandémie nous a révélées un peu partout en Occident sont à prendre au sérieux et exigent une discussion en profondeur sur les mesures qui doivent être entreprises. Dans quelle mesure est-il possible de trouver un équilibre entre la nécessaire liberté individuelle et la soumission à des sources d’autorité ? Au-delà du contexte culturel dans lequel nous nous trouvons, quelles sont les raisons en vertu desquelles les sources d’autorité politique ont vu s’effriter leur influence sur les individus et comment est-il envisageable de renouveler celle-ci ? Où les institutions comme l’école ont-elles échoué à créer un contexte favorable à l’exercice d’une citoyenneté responsable ? L’appel à affronter ces questions est lancé et il est à espérer que les gouvernements le prendront au sérieux.

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