Point de vue: le discours américain et le poids des mots

«Mercredi dernier, jour de l’assermentation du nouveau président étasunien, le contraste entre les mots utilisés par Joe Biden dans son discours et ceux de son prédécesseur, Donald Trump, qui a abreuvé la planète de tweets incendiaires pendant quatre ans, était absolument frappant», écrit l'auteur.
Photo: Jonathan Ernst-Pool Getty Images Agence France-Presse «Mercredi dernier, jour de l’assermentation du nouveau président étasunien, le contraste entre les mots utilisés par Joe Biden dans son discours et ceux de son prédécesseur, Donald Trump, qui a abreuvé la planète de tweets incendiaires pendant quatre ans, était absolument frappant», écrit l'auteur.

Dans un laboratoire de psychologie, dans une petite pièce située au bout d’un long corridor, lesparticipants à une étude sont invités à s’asseoir à une table et à réorganiser des séries de cinq mots présentés dans le désordre. Le but est d’en faire des phrases cohérentes contenant quatre mots, et ce, le plus rapidement possible. Par exemple, avec les mots « souliers, donne, remplace, vieux, les », une participante pourrait écrire « remplace les vieux souliers ».

Une fois l’exercice terminé, au bout de quelques minutes, les participants sont invités à quitter la pièce en traversant le même corridor. Et c’est là que l’expérience a lieu, parce que l’exercice d’écriture n’était qu’un prétexte : ce qui intéresse véritablement les chercheurs, c’est la vitesse à laquelle les participants traversent le corridor à la fin de l’exercice, comparativement à leur vitesse en y entrant. Parmi les mots éparpillés dans les séries en désordre se trouvent des termes comme « lent », « fatigue », « bingo », « Floride », etc., tous des mots associés à la vieillesse. Et les chercheurs constatent, non sans un certain étonnement, que les participants traversent le corridor significativement plus lentement à la fin de l’exercice qu’au début !

Cette expérience a été répétée des centaines de fois dans toutes sortes de conditions et les résultats sont toujours semblables. On a même donné un nom à ce phénomène : l’effet d’amorce (« priming effect », en anglais). L’effet d’amorce utilise un stimulus pour influencer le traitement ultérieur d’un autre stimulus, qui constitue la cible. Dans le cas des mots associés à la vieillesse, les participants exposés à des termes comme « vieux » ou « gris » (les stimuli) se sont mis à songer de manière inconsciente à cette phase de la vie et cela a influencé leur comportement ultérieur (la cible), jusqu’à les faire marcher plus lentement, comme des personnes âgées !

Dans une autre expérience, les chercheurs ont utilisé le même exercice d’écriture, mais cette fois avec des mots stimuli comme « respect », « politesse », « patient » pour une moitié des participants à l’étude, et d’autres mots comme « agressif », « déranger », « rude » pour l’autre moitié. Une fois l’exercice d’écriture terminé, les participants étaient invités à se rendre au bureau du chercheur principal pour recevoir d’autres instructions. Mais au moment de se présenter au bureau, les participants trouvaient le chercheur en grande conversation avec un assistant. La conversation était une mise en scène, bien sûr, le but de l’expérience étant de mesurer pendant combien de temps les participants attendraient à la porte du bureau avant d’interrompre la conversation. Comme on s’y attendait, les participants du groupe « poli » ont attendu beaucoup plus longtemps que ceux du groupe « agressif », qui n’ont pas hésité longtemps à interrompre l’entretien.

Sous influence

Les mots dans lesquels nous baignons au quotidien nous influencent davantage qu’on ne le croit, et d’une manière parfois dangereusement insidieuse, parce qu’inconsciente. Ils peuvent assombrir notre humeur, altérer nos comportements, réduire la vitesse à laquelle nous marchons ou même modifier la façon dont nous interagissons avec les autres autour de nous !

Mercredi dernier, jour de l’assermentation du nouveau président étasunien, le contraste entre les mots utilisés par Joe Biden dans son discours et ceux de son prédécesseur, Donald Trump, qui a abreuvé la planète de tweets incendiaires pendant quatre ans, était absolument frappant. D’un côté, des mots d’espoirs, de réconciliation, de vérité et d’union ; de l’autre, des insultes, des appels au combat et à la violence, avec les résultats tragiques que l’on sait : le Capitole pris d’assaut le 6 janvier dernier par une horde de partisans de l’ancien président. D’ailleurs, qui n’a pas remarqué que le climat général des discussions publiques est soudainement devenu beaucoup moins lourd après que Twitter a coupé les ponts avec Trump ? Ce n’est pas une simple coïncidence…

L’anonymat des réseaux sociaux a libéré une parole d’une très grande violence et celles et ceux qui s’y abreuvent au quotidien subissent, sans s’en rendre compte, un barrage de négativité qui ne peut qu’influencer leur façon de voir le monde. Et cette parole délétère est maintenant reprise par des populistes et des démagogues pour qui elle devient une arme pour diviser, objectifier l’autre et en faire un ennemi à abattre. C’est la même recette qui se répète encore une fois, comme lors de tant d’autres épisodes dramatiques qui ont jalonné l’histoire de l’humanité.

Mais nous savons aujourd’hui de quelle manière le mécanisme fonctionne, nous connaissons les garde-fous, les défenses et les remèdes. Pour retrouver un discours public plus sensé, plus respectueux et plus constructif, il faut simplement avoir le courage et la lucidité de les mettre en place !

7 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 23 janvier 2021 09 h 32

    « La parenthèse est l’île du discours » Victor Hugo

    Ces expériences psychologiques me font penser à ceux qui manipulent les statistiques pour leur faire dire ce qu’ils veulent. On le voit présentement avec le site gouvernemental des données sur la COVID-19 au Québec. On l’a vu aussi avec les nombreux sondages de la dernière élection américaine. En d’autres mots, tout comme en physique quantique, c’est en observant qu’on manipule le résultat (en physique quantique, lorsqu’on observe la lumière, elle agit comme une particule et lorsqu’on détourne le regard, une onde - fentes de Young).

    Ceci dit, il est curieux que d’un côté, celui de Biden, on utilise les mots d’espoirs, réconciliation, vérité et union alors qu’on se prépare à un spectacle d’une 2e destitution qui ne fera que rajouter de l’huile sur le feux entre les deux Amériques. Mais cela a toujours été l’hypocrisie véhiculée par l’establishment aux souliers cirés, la nouvelle monarchie des temps modernes, pour maintenir leur pouvoir et privilèges. Il n’y pas de meilleur exemple que les GAFAM qui se sont appropriés le discours ambiant de la liberté d’expression, eux qui n’ont jamais été élu nulle part. En même temps, tous les dictateurs de la planète et les théocraties ont pignon sur rue en ce qui concerne Twitter, Facebook et les autres. À ce qu’on sache, le compte de Vladimir Poutine n’a jamais été suspendu. Idem pour celui de Xi Jinping. Que dire de celui de Georges W. Bush qui est responsable de la mort d'un million d'Iraquiens en plus d'avoir déstabilisé la région?

    Les médias sociaux exemplifient ce qui a de bon et de mauvais en ce qui concerne les moyens de communication de masse. D’un côté, ils libèrent la parole dans des coins reculés où lumière de la vérité peine à sortir. De l’autre, on a droit à tous les discours des extrêmes, autant de gauche que de droite. En bref, l’humanité avec ses qualités et défauts. Au moins, la liberté d'expression a été libérée de la rectitude politique. Ici, ce sera la fin du discours qui sera le plus important.

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 janvier 2021 17 h 15

      M.Dionne,
      Il n'est pas question de statistique ci-haut. Avec des cékoms, on aboutit vite à Rome. Vous prouvez simplement qu'avec des mots mal utilisés, tout est dans tout et vice-versa.
      Et l'observation ne «manipule» pas les résultats. À un phénomène quantique est associé une onde de probabilité, les probabilités d'être à un endroit avant l'observation qui ne manipule rien. Et surtout, à notre échelle, on n'est pas dans un monde quantique mais newtonien!! Précipitez-vous dans un gouffre sur l'ordre de votre Zorglub bien aimé et vous pourrez en constater la dure réalité. Les lois quantiques sont pour l'infiniment petit. Zorglub est un bien petit personnage mais pas encore assez petit.

      Si Biden a prêté serment entouré de barbelés, c'est à la suite de l'insurrection qu'il a encouragé pour renverser les résultats de l'élection et non pour libére quoi que ce soit. Nixon a été destitué pour bien moins et a causé moins de morts. Combien de vies gâchées par Zorglub? Je vous rappelle qu'on ne négocie pas avec les terroristes. Il y a décidément des virus incurables.

  • Michel Lebel - Abonné 23 janvier 2021 10 h 13

    Des denrées rares!

    Mais le courage et la lucidité sont des denrées rares! Tout est là. Question: comment il se fait que des élus américains ont appuyé pendant si longtemps et appuient toujours Donald Trump? Pourquoi les universités américaines ont été si discrètes dans leur opposition à celui-ci pendant son mandat? Et aussi bien des intellectuels? Oui! Lucidité et courage sont des denrées rares; comme l'affirmait jadis l'écivain russe Soljenitsyne.

    M.L.

  • Marc Therrien - Abonné 23 janvier 2021 11 h 08

    Les poids et mesures de la parole qui peut être libérée ou ignorée


    Il y a le poids des mots et il y a le ton qui peut alourdir et ajouter de la charge. C’est ainsi, qu’on peut se demander, à la lecture du fil de commentaires suivant la chronique d’hier de Christian Rioux, par exemples, quels sont les critères encadrant les poids et mesures qui distinguent quels commentaires méritent d’être publiés ou au contraire d’être ignorés.

    Marc Therrien

  • Sonya Morin - Abonnée 23 janvier 2021 11 h 52

    Une vision d'espoir

    Votre texte redonne espoir. Le discours états-unien de Biden et de Harris amènera les citoyens de ce pays à se pacifier plutôt qu'à se diviser et à se radicaliser. Il faudra du temps...

  • Pierre Fortin - Abonné 23 janvier 2021 12 h 17

    S'il n'y avait que les réseaux sociaux pour jouer sur les mots

    Si on sait que le mécanisme que vous décrivez fonctionne, il n'est pas toujours facile de le débusquer. Ce phénomène d'influence subliminale et inconsciente nous est pourtant bien connu et amplement exploité, même s'il ne saute pas aux yeux de prime abord. Le père Noël de Coca‑Cola, créé en 1931 par l'illustrateur Haddon Sundblom, n'a-t-il pas rendu le produit plus attrayant et plus populaire tout en s'incrustant dans la culture traditionnelle occidentale ? C'est dire la portée que peut avoir le phénomène.

    La publicité n'est d'ailleurs pas le seul domaine qui repose sur des messages formatés pour être séduisants. Les politiciens cultivent avec plus ou moins d'adresse les artifices de séduction qui consistent à embellir le message et les non-dits, même si le but recherché n'est pas nécessairement celui d'abuser leur auditoire.

    Et que dire de l'information elle-même telle qu'elle nous est présentée ? On ne fera pas croire que le choix des sujets, la façon de les traiter, la formulation des titres ou le choix des photos qui les acompagnent, sans parler des aspects de la nouvelle qu'on préfère occulter, ne sont pas influencés par les préférences du diffuseur lui-même. Il suffit de consulter plusieurs sources qui traitent le même sujet pour constater la disparité dans le discours.

    Aurait-on oublié ce que disait Marshall McLuhan, que « Le message, c'est le médium » ou, dit autrement, que l'orientation du média compte davantage que le contenu de son message ? N'en vient-on pas trop souvent au point où on confond les faits et les opinions ?