Libre opinion: Lettre à Pierre Falardeau sur notre Gratton

Mon cher Pierre,

Tu sais à quel point ton premier Gratton m'avait conquis. Enfin, nous l'avions notre Portrait du colonisé à la québécoise. Non seulement j'en ris encore, un peu jaune comme il se doit, mais, surtout, je persiste à croire que ce film n'a rien perdu de sa charge pédagogique et désaliénante. Jamais auparavant, et pas plus depuis, n'avait-on montré avec autant d'efficacité les ravages de notre colonisation culturelle.

J'ai revu ce film des dizaines de fois, en classe, avec mes étudiants, et je peux témoigner du pouvoir décapant de ton gros épais première mouture. Oui, oui, nous en voulions un deuxième pour actualiser un message dont les fondements n'avaient rien perdu de leur pertinence.

Cette suite, malheureusement, m'a plutôt consterné. Il ne restait, à mon grand désarroi, que les farces plates. J'ai, bien sûr, ri un peu parce que j'aime bien, parfois, cet humour de pelure de banane. Pour la réflexion, toutefois, c'était raté. Ton colonisé, devenu «big», n'était plus qu'un minable colon parvenu duquel on pouvait rire en toute bonne conscience, puisque celui-là n'incarnait plus, comme le premier, notre propre bêtise.

Je partage, à cet égard, l'explication de ma collègue Odile Tremblay: «Le mononcle garagiste, en montant en grade, s'éloignait du Québécois moyen et perdait de sa force emblématique. Du coup, la satire se diluait au profit de la farce grasse.» (Le Devoir, 25 juin 2004)

Je sais que tu assumes celui-là aussi, mais tes arguments, je crois, y sont pour moins dans cette défense que ta fierté d'artiste. Cela ne te déshonore pas, mais reste, somme toute, peu convaincant quant à la valeur de l'oeuvre en question. Il fallait, oui, un nouvel essai et je me suis réjoui d'apprendre que nous n'en avions pas fini avec notre Elvis, un monument incontournable de notre culture nationale.

Dès le début d'Elvis Gratton XXX, j'ai senti que tu renouais avec la veine forte. Notre Bob, en propriétaire de Télé-Égout, une PME spécialisée dans le pompage de merde, était d'emblée plus crédible que sa contrefaçon version rock star.

La scène de camping qui suit, dans laquelle notre homme doit se servir de sa connaissance du «bilingue» pour lire les instructions nécessaires au montage de sa tente, est une belle réussite. Du vrai bon Gratton: drôle, politique et presque «substil», pour reprendre le mot du héros. Cela allait-il durer? Oui et non.

Nécessaire Gratton

J'attendais la charge et elle est venue. Devenu propriétaire de «Radio-Cadenas» et de l'empire médiatique Power Corporation grâce aux bons soins de son ami Jean Chrétien, qui place son monde avant de partir, ce qui est bien normal selon son homme de main, Gratton incarnera, une fois de plus, la bêtise fédéralo-capitaliste sûre de son bon droit et prête à tout pour écraser les «séparatisses».

Et là, mon Pierre, tu fais mouche quand tu dénonces la «substile» convergence commercialo-politique entre «Radio-Cadenas» et Power Corporation, qui gave les classes moyennes d'une bouillie fédéraliste en se drapant dans le manteau d'une information objective qui n'est, en fait, qu'une «formation» propagandiste version chic.

Tu fais mouche, aussi, quand tu tombes à bras raccourcis sur le culte du métissage culturel entretenu par une certaine élite médiatique, qui fait passer pour du progressisme la confusion identitaire de son multiculturalisme décervelant. La vengeance d'Elvis Wong, ce film dans le film que tu intègres à ton Gratton XXX et que tu fais réaliser par «l'auteuse Wim Wonders» que tu incarnes toi-même, illustre avec force ton irritation devant ces insignifiances artistiques désincarnées qu'on nous impose comme de la création quintessenciée, une attitude que tu dénonçais déjà dans Cinq intellectuels sur la place publique en 1995: «À la cause de la liberté de leur pays, de leur peuple, ils préfèrent monter du théâtre en allemand ou en serbo-croate dans l'eau, dans la terre ou sur les rails. Et les critiques mouillent leurs canneçons de plaisir. "C'est tellement original." [...] Et on leur construira des théâtres, car la bourgeoisie aime bien s'exciter le poil des jambes de temps à autre, histoire d'oublier la grisaille du quotidien qu'elle nous fabrique. Plus c'est d'avant-garde, plus ça l'excite. D'avant-garde, mais inoffensif, surtout inoffensif.»

Ton Gratton, lui, n'est pas d'avant-garde, mais quand il frappe dans ces directions, il n'est pas non plus inoffensif.

Les «tabarnaks» de Julien Poulin, dans cette scène où il les multiplie pour exprimer sa satisfaction devant les niaiseries sans queue ni tête qu'on lui suggère en guise de scénario, sont, contrairement cette fois à ce qu'écrit Odile Tremblay, de véritables paroles d'anthologie.

Ce Gratton-là, cher Pierre, celui qui charge les faiseurs d'opinion chromés qui déploient leur machine de guerre propagandiste pour tuer toutes les vraies audaces politiques et artistiques, non seulement déride, mais il déniaise et, ben oui, émeut.

L'autre Gratton

Mais il n'y a pas, dans ton film, que celui-là. Il y en a un autre, plus revanchard que libérateur, plus gratuit que franc-tireur et, trop souvent donc, contre-productif. Le Gratton qui se moque de Plume à la Fête du Canada et dénonce une certaine propagande radio-canadienne/La Presse est nécessaire. Celui qui dépeint tous les journalistes en clowns ou en chiens dociles et baveux est injuste (entre autres envers Radio-Canada, justement) et entretient le cynisme.

Le Gratton [...] qui fait l'impasse sur la convergence à la sauce Quebecor entretient la confusion. Tu sais aussi bien que moi, cher Pierre, que le soi-disant apolitisme de l'empire Péladeau, qui justifierait, selon toi, ta retenue à son égard, n'engendre, lui aussi, et pour parler comme toi, que de la merde et est tout aussi débilitant, à sa façon, que l'autre que tu dénonces à juste titre.

D'ailleurs, les bêtises télévisuelles que tu mets en scène dans ton film relèvent bien plus du genre TVA que du genre Radio-Canada et, à mon avis, tu erres en dénonçant du même souffle l'insignifiance de la télé-réalité et la forme téléromanesque, qui est loin, quoi que tu en penses, de ne véhiculer que du vide.

Le Gratton qui s'en prend au machiavélisme des élites médiatiques, principalement par l'entremise du personnage qui gère les contenus de «Radio-Cadenas», est nécessaire. Celui qui fait passer ces mêmes élites (Jacques Godbout et John Saul, par exemple, nommés dans le film) pour des imbéciles se trompe. Si ces gens étaient imbéciles, la lutte serait facile. Elle ne l'est pas.

La contradiction, d'ailleurs, est trop grosse pour ne pas sauter aux yeux.

Enfin, le Gratton qui ridiculise les intellos branchés qui ne «perlent» que pour mieux ne rien dire est nécessaire. Celui qui oublie toutes nuances et qui laisse sous-entendre que tout, dans le domaine de la pensée, peut être simple et limpide encourage le populisme et, je sais que ça te choque mais tant pis, l'anti-intellectualisme, malheureusement bien ancré au Québec, comme partout ailleurs d'ailleurs.

Ton courage politique, cher Pierre, la constance et l'intégrité de ta propre démarche d'intellectuel te donnent une crédibilité qui ne doit surtout pas servir à entretenir une attitude — ce populisme du refus de la pensée complexe — qui a déjà trop nui, tu devrais le savoir, à notre propre lutte de libération. Jean Chrétien et Gratton n'aiment pas, eux non plus, les intellectuels. Ne faisons pas de leur combat le nôtre. [...]