Quand la santé devient un otage politique

Notre comité soumet bien modestement son rapport au débat public.» Voilà comment Claude Castonguay et Michel Clair concluent leur analyse des enjeux auxquels fait face notre système de santé, parue dans La Presse du samedi 29 mai. M. Castonguay comparait ce système, il y a quatre ans, dans les pages du Devoir, à «une vache sacrée que peu de gens osent toucher». L'analyse qu'il livre aujourd'hui ayant peu changé, on peut comprendre sa résignation.

Qui plus est, ces quatre années ont été marquées par la récupération politique, tant au provincial qu'au fédéral, de la crainte d'être malade de l'électorat vieillissant. Découragement pour les uns, anxiété pour les autres, honte et désabusement pour les médecins devant les huissiers à leur porte. Combien de fois faudra-t-il le répéter? La santé ici est otage politique.

Les hôpitaux montréalais essaient encore de se remettre du séisme des années du déficit zéro. Faut-il rappeler les fusions hospitalières qui, visant une économie de 350 millions de dollars, ont provoqué la suppression de 2800 lits, le double de ce qui était prévu, sans compter les mises à la retraite massives de médecins et d'infirmières d'expérience?

Pour que le syndicat contribue de sa caisse de retraite, Lucien Bouchard avait cédé à Gérald Larose la possibilité que ces plans de retraite anticipée soient «applicables à tous»... Bien triste scène que celle de l'épuisement professionnel qui en est résulté, dont les congés de maladie se chiffraient à 253 millions en 2001-2002. Aujourd'hui, le nombre croissant d'étudiant-e-s en médecine et en soins infirmiers qui s'entassent dans les hôpitaux est nécessaire, mais cela n'aide en rien à la performance attendue par le ministère, qui ne craint pas de menacer odieusement les établissements de pénalités financières!

Les commissions Castonguay et Clair visaient juste. Hélas, le pouvoir exécutif, contraint par un agenda politique et handicapé par sa lourde structure, n'a pas pu actualiser ces idées. Et le gouvernement Charest, bien qu'il se soit fait élire en transformant sa campagne en psychose collective autour du thème de la santé, ne saura faire mieux. Pourquoi? Parce que le modèle d'un système de santé commandé d'en haut, où l'État joue le quadruple rôle de financier, d'administrateur, d'assureur principal et d'employeur, est dépassé. Son financement est devenu impossible. Le temps n'est plus aux réformes à coups de décrets ministériels.

«Le privé» n'est pas la solution

Qu'on cesse de présenter «le privé», au sens large et libéral, comme la solution facile à ces problèmes structuraux complexes. Un système qui multiplie les gestionnaires et les assureurs-payeurs devient rapidement inflationniste et moins efficace; tout ceux qui s'y trouvent veulent en dégager des profits et personne ne paie la totalité de la facture. Ce modèle fait dépenser aux États-Unis deux fois plus d'argent par habitant, compte tenu du coût de la vie, en soins de santé que le Canada et 7 % de plus de son PIB. Une médecine dont les décisions thérapeutiques ne dépendent plus du diagnostic, mais bien de la couverture d'assurance à laquelle le patient souscrit ou de quotas imposés par des gestionnaires, est par essence corrompue. Un système où tout s'achète et aucun risque ne se partage transforme la relation thérapeutique — basée sur la confiance — en une relation marchande où le dialogue est vite remplacé par les poursuites judiciaires. Ce modèle qui condamne et récompense, plutôt que d'être motivé par un idéal de justice, est moralement inférieur. Et nous n'en voulons pas.

Si la solution ne réside pas dans un choix à faire entre un système entièrement public ou entièrement privatisé, elle passe par l'apport de ces deux façons de faire, ingérence du politique en moins. Mais qui alors pourrait parler de ce système avec autorité, en pleine connaissance de cause, ayant comme seul parti pris la santé de la communauté, et détenir un pouvoir décisionnel conséquent?

La création de sociétés d'État en santé, dont le projet de loi 28 en est l'ébauche, constitue une solution amplement débattue ailleurs depuis plusieurs années; elle est à la fois retenue comme conclusion de la commission Clair et soutenue par le Collège des médecins du Québec. Elle répond à ces exigences. Conformément à la Loi canadienne de la santé, l'État demeurerait l'assureur principal et l'administration resterait publique.

Il appartient à notre génération de créer ces institutions qui seraient aussi des caisses d'épargne collective, possiblement participative, avec des actions offertes aux intéressés. À nous de réunir autour d'une table les meilleurs gestionnaires, cette fois-ci dûment rémunérés, en compagnie des médecins et infirmières cliniciens qualifiés en administration de la santé.

À nous d'ouvrir la possibilité de financement par le secteur privé en créant, entre autres, un régime de crédit d'impôt pour l'investissement en santé et le mécénat. À nous de permettre aux Québécois qui veulent se l'offrir d'accéder à des options à la carte pour un confort supplémentaire dans les hôpitaux, dont chaque établissement pourrait gérer les profits, tout en garantissant de hautes normes de soins de base.

À nous de nous doter d'un hôpital universitaire avant-gardiste, d'un centre entièrement consacré à la recherche, au diagnostic et au traitement du cancer, qui sera bientôt la première cause de mortalité au pays. À nous de réunir sous un même toit les procédures ultraspécialisées, à nous encore de développer les technologies ambulatoires nécessaires au suivi à domicile des patients atteints de maladies chroniques. Et d'établir un réseau de transport et d'hébergement efficace pour les Québécois des régions éloignées.

Le ministère de la Santé deviendrait l'instance de vérification de la performance de ces sociétés d'État en santé, doté de mécanismes d'évaluation des technologies, de la qualité de vie et de la santé des Québécois. La distance prise envers les fonctions plus exécutives que sont l'achat et la production de services de santé donnerait enfin de la crédibilité aux grandes lignes directrices que le ministère mettrait de l'avant. Cela permettrait enfin au gouvernement de faire des campagnes de prévention et d'information ciblées et d'investir dans l'éducation en matière de santé, seule garantie de notre bien-être collectif et d'économies réelles à long terme. [...]Simon Turcotte

Médecin-résident en chirurgie générale, Université de Montréal

otre comité soumet bien modestement son rapport au débat public.» Voilà comment Claude Castonguay et Michel Clair concluent leur analyse des enjeux auxquels fait face notre système de santé, parue dans La Presse du samedi 29 mai. M. Castonguay comparait ce système, il y a quatre ans, dans les pages du Devoir, à «une vache sacrée que peu de gens osent toucher». L'analyse qu'il livre aujourd'hui ayant peu changé, on peut comprendre sa résignation.

Qui plus est, ces quatre années ont été marquées par la récupération politique, tant au provincial qu'au fédéral, de la crainte d'être malade de l'électorat vieillissant. Découragement pour les uns, anxiété pour les autres, honte et désabusement pour les médecins devant les huissiers à leur porte. Combien de fois faudra-t-il le répéter? La santé ici est otage politique.

Les hôpitaux montréalais essaient encore de se remettre du séisme des années du déficit zéro. Faut-il rappeler les fusions hospitalières qui, visant une économie de 350 millions de dollars, ont provoqué la suppression de 2800 lits, le double de ce qui était prévu, sans compter les mises à la retraite massives de médecins et d'infirmières d'expérience?

Pour que le syndicat contribue de sa caisse de retraite, Lucien Bouchard avait cédé à Gérald Larose la possibilité que ces plans de retraite anticipée soient «applicables à tous»... Bien triste scène que celle de l'épuisement professionnel qui en est résulté, dont les congés de maladie se chiffraient à 253 millions en 2001-2002. Aujourd'hui, le nombre croissant d'étudiant-e-s en médecine et en soins infirmiers qui s'entassent dans les hôpitaux est nécessaire, mais cela n'aide en rien à la performance attendue par le ministère, qui ne craint pas de menacer odieusement les établissements de pénalités financières!

Les commissions Castonguay et Clair visaient juste. Hélas, le pouvoir exécutif, contraint par un agenda politique et handicapé par sa lourde structure, n'a pas pu actualiser ces idées. Et le gouvernement Charest, bien qu'il se soit fait élire en transformant sa campagne en psychose collective autour du thème de la santé, ne saura faire mieux. Pourquoi? Parce que le modèle d'un système de santé commandé d'en haut, où l'État joue le quadruple rôle de financier, d'administrateur, d'assureur principal et d'employeur, est dépassé. Son financement est devenu impossible. Le temps n'est plus aux réformes à coups de décrets ministériels.

«Le privé» n'est pas la solution

Qu'on cesse de présenter «le privé», au sens large et libéral, comme la solution facile à ces problèmes structuraux complexes. Un système qui multiplie les gestionnaires et les assureurs-payeurs devient rapidement inflationniste et moins efficace; tout ceux qui s'y trouvent veulent en dégager des profits et personne ne paie la totalité de la facture. Ce modèle fait dépenser aux États-Unis deux fois plus d'argent par habitant, compte tenu du coût de la vie, en soins de santé que le Canada et 7 % de plus de son PIB. Une médecine dont les décisions thérapeutiques ne dépendent plus du diagnostic, mais bien de la couverture d'assurance à laquelle le patient souscrit ou de quotas imposés par des gestionnaires, est par essence corrompue. Un système où tout s'achète et aucun risque ne se partage transforme la relation thérapeutique — basée sur la confiance — en une relation marchande où le dialogue est vite remplacé par les poursuites judiciaires. Ce modèle qui condamne et récompense, plutôt que d'être motivé par un idéal de justice, est moralement inférieur. Et nous n'en voulons pas.

Si la solution ne réside pas dans un choix à faire entre un système entièrement public ou entièrement privatisé, elle passe par l'apport de ces deux façons de faire, ingérence du politique en moins. Mais qui alors pourrait parler de ce système avec autorité, en pleine connaissance de cause, ayant comme seul parti pris la santé de la communauté, et détenir un pouvoir décisionnel conséquent?

La création de sociétés d'État en santé, dont le projet de loi 28 en est l'ébauche, constitue une solution amplement débattue ailleurs depuis plusieurs années; elle est à la fois retenue comme conclusion de la commission Clair et soutenue par le Collège des médecins du Québec. Elle répond à ces exigences. Conformément à la Loi canadienne de la santé, l'État demeurerait l'assureur principal et l'administration resterait publique.

Il appartient à notre génération de créer ces institutions qui seraient aussi des caisses d'épargne collective, possiblement participative, avec des actions offertes aux intéressés. À nous de réunir autour d'une table les meilleurs gestionnaires, cette fois-ci dûment rémunérés, en compagnie des médecins et infirmières cliniciens qualifiés en administration de la santé.

À nous d'ouvrir la possibilité de financement par le secteur privé en créant, entre autres, un régime de crédit d'impôt pour l'investissement en santé et le mécénat. À nous de permettre aux Québécois qui veulent se l'offrir d'accéder à des options à la carte pour un confort supplémentaire dans les hôpitaux, dont chaque établissement pourrait gérer les profits, tout en garantissant de hautes normes de soins de base.

À nous de nous doter d'un hôpital universitaire avant-gardiste, d'un centre entièrement consacré à la recherche, au diagnostic et au traitement du cancer, qui sera bientôt la première cause de mortalité au pays. À nous de réunir sous un même toit les procédures ultraspécialisées, à nous encore de développer les technologies ambulatoires nécessaires au suivi à domicile des patients atteints de maladies chroniques. Et d'établir un réseau de transport et d'hébergement efficace pour les Québécois des régions éloignées.

Le ministère de la Santé deviendrait l'instance de vérification de la performance de ces sociétés d'État en santé, doté de mécanismes d'évaluation des technologies, de la qualité de vie et de la santé des Québécois. La distance prise envers les fonctions plus exécutives que sont l'achat et la production de services de santé donnerait enfin de la crédibilité aux grandes lignes directrices que le ministère mettrait de l'avant. Cela permettrait enfin au gouvernement de faire des campagnes de prévention et d'information ciblées et d'investir dans l'éducation en matière de santé, seule garantie de notre bien-être collectif et d'économies réelles à long terme. [...]