Réplique à Michel Seymour - Des intellectuels québécois engagés

Dans un texte où il dénonce avec acidité le système de subvention de la recherche orchestré par le gouvernement fédéral et ses agences (Le Devoir, 9 juillet 2004), Michel Seymour y va d'affirmations à l'emporte-pièce sur l'écrasement putatif des intellectuels québécois devant la machine d'Ottawa. Il s'en prend notamment au programme des Chaires de recherche du Canada et à ses titulaires.

Ce programme, écrit-il, vise «à acheter la loyauté des intellectuels québécois. Les détenteurs de telles chaires ne voudront pas mordre la main qui les nourrit. [En recevant une chaire,] les intellectuels québécois qui étaient naguère à l'avant-garde du mouvement nationaliste québécois sont plus ou moins invités à s'associer au nation-building canadien. Et ils sont nombreux à accepter l'invitation.»

Mettons les assertions lancées par M. Seymour, qui suintent de partout l'agacement politique, sur le compte d'une pensée en short qui prend ses aises — l'été le permet! — avec l'étiquette de la rigueur analytique et celle de la nuance interprétative. Rien n'empêche: les propos du collègue sont outranciers, déplaisants et injustes pour ceux qui, identifiés comme les catins d'un système qui dévore leur indépendance intellectuelle, n'ont d'autre choix que de recevoir les admonestations comme une volée d'injures bien basses.

Les Chaires du Canada ne visent pas à récompenser les amis du régime, ni à susciter des vocations fédéralistes. Attribuées par des pairs à la suite d'une procédure d'évaluation anonyme des candidats au titre, ces chaires octroient, à des chercheurs au parcours reluisant ou prometteur, les moyens d'aller plus loin. Elles offrent aux universités, et à des chercheurs qui inscrivent leurs travaux dans les axes de recherche prioritaires des établissements concernées, la possibilité de jouer un rôle senti dans le développement de certains domaines de recherche à rayonnement international.

Pour les individus honorés, il s'agit d'une responsabilité énorme qui se traduit par une pression continue pour générer de nouvelles idées et alimenter les débats. On verra d'ici quelques années si le programme des chaires a atteint ses objectifs et si les titulaires de ces chaires ont été à la hauteur des attentes placées en eux.

Mais ce n'est pas cet aspect des choses — celui de la meilleure façon pour la recherche canadienne et québécoise de se rendre visible, novatrice et concurrentielle dans le monde académique contemporain — qui intéresse M. Seymour. Celui-ci n'en a que pour le soubassement politique réputé de l'entreprise. Il voit dans ces chaires un moyen sournois, mis au point par les machiavels fédéraux, de museler la pensée québécoise et la réorienter vers de tristes destins canadianistes. Encore un peu et les titulaires québécois de Chaires du Canada étaient présentés sous la figure honnie du traître à la patrie...

Contrairement à M. Seymour, je n'examine pas la carrière des titulaires de Chaires de recherche du Canada en censeur idéologique et n'entends pas le faire non plus. Mais il ne fait aucun doute dans mon esprit que des collègues à la pensée libre et forte comme Jane Jenson, Rodolphe de Koninck ou Daniel Weinstock — je prend ces exemples car il s'agit de personnes oeuvrant au sein de l'établissement de M. Seymour: l'Université de Montréal — n'ont pas, depuis leur nomination comme titulaires d'une Chaire de recherche du Canada, inféodé leur pensée aux convoitises supposées de l'État canadien.

Dans le cas des Gérard Bouchard, Alain G. Gagnon ou Jules Duchastel, autres titulaires de Chaires de recherche du Canada, le diagnostic posé par M. Seymour apparaît tout simplement intenable. Pour rassurer le collègue sur mon propre compte, je l'informe du fait que j'ai publié, depuis l'obtention de ma chaire, au moins trois articles fort critiques à l'endroit de la pratique actuelle du fédéralisme canadien.

Évidemment, cela ne m'a pas empêché de continuer à cerner ce que j'estime être les défaillances de la pensée nationaliste québécoise. C'est ainsi que je vis ma condition d'intellectuel: en maintenant mes travaux dans l'espace de la lucidité critique et de la liberté académique, et non pas, comme le suggère le collègue qui tient des propos non fondés sur ceux qu'il coule, en me livrant à des exercices de génuflexion politique, d'obligation patriotique ou d'allégeance idéologique.

Intellectuels engagés

«Les intellectuels universitaires québécois, dit Michel Seymour, ne doivent pas hésiter à dénoncer l'entreprise de construction nationale canadienne qui se fait sur le dos du Québec.» En fait, les universitaires québécois n'ont pas à dénoncer le nationalisme canadien ou à engoncer le nationalisme québécois. Leur rôle n'est pas davantage celui de se faire les gardiens de ces projets. Rien n'est plus consternant qu'un intellectuel qui devient polisseur des balustres d'une nation.

L'intellectuel n'a pas à spolier sa liberté de pensée et d'action pour quelque cause, à moins que des droits humains fondamentaux soient bafoués, y compris des droits collectifs. Or la question du Québec au Canada ne relève pas d'une situation d'aliénation collective qui nécessite la mobilisation inconditionnelle et extraordinaire des intellectuels québécois aux fins d'un sauvetage vital.

À lire M. Seymour, on a pourtant l'impression du contraire. Il semble qu'un engagement sans merci soit en cours entre Québec et Ottawa, qu'il faille choisir son camp exclusif et que l'on ne puisse éviter la conscription, surtout si l'on est un intellectuel. Au dire du philosophe, l'objection de conscience nationale n'est plus possible, elle est même devenue intolérable chez ceux qui l'exercent. Devant l'assaut de l'ennemi qui «n'en rate pas une», il faut désormais, puisqu'on est en guerre, travailler pour sa nation (la québécoise), à défaut de quoi on oeuvre nécessairement, comme «collabo», pour la nation de l'autre (la canadienne).

À la dissidence prétendument interdite par le clan adverse, on doit répondre par une unanimité de vue de ce côté-ci du champ de bataille, au risque, comme les titulaires de Chaires de recherche du Canada l'ont appris à leurs dépens (à moins que l'achat de leur loyauté n'ait été rendu possible par leur propension à brader leur éthique professionnelle contre quelques subventions!), d'être aspirés par le pouvoir d'attraction des canado-dollars.

Si je comprends bien l'argumentation de mon collègue, qui affirme que les titulaires de Chaires de recherche du Canada ont désormais l'étiquette canadian inscrite sur leur sarrau, on ne peut plus être un intellectuel au Québec sans également porter un uniforme national, celui du Québec en l'occurrence.

On me permettra d'être en désaccord complet avec pareille proposition. La responsabilité de l'intellectuel est de rester libre, ce qui ne veut pas dire se lover dans les hors-lieux pour éviter les questions délicates. Cette responsabilité consiste également à relever les misères qui marquent les sociétés et à en comprendre les ressorts, qui sont toujours nombreux et complexes.

Être au service d'une cause, et se faire ainsi intellectuel organique d'un pouvoir, est une opération risquée pour le penseur, qui finit toujours par être embrigadé dans la mouvance de ce qu'il voulait protéger ou appuyer.

Or, rien n'est plus contraire à la vocation d'intellectuel que le fait d'être pris dans les mailles d'une entreprise partisane qui le réduit à la fonction de soldat d'une idéologie.

Mon sentiment appuyé est que, depuis leur nomination comme titulaires d'une Chaire de recherche du Canada, les chercheurs québécois honorés de ce titre ont poursuivi leur quête savante dans le sens de leurs intuitions jugées originales, fidèles à une pensée personnelle qu'ils espèrent être stimulante pour les étudiants, prometteuse pour l'activité scientifique et enrichissante pour la société en général.

Ces chercheurs auraient d'ailleurs agi de la même façon si l'intitulé générique de leur chaire avait été «Québec». On comprend pourquoi. Les titulaires de chaire de recherche ne sont pas des mercenaires à la solde des nations, ni les missionnaires d'une cause. Ils ont pour mandat implicite de pénétrer au coeur de la complexité des sociétés et d'ouvrir, pour le bénéfice de leurs concitoyens, des voies de passage vers l'avenir que le débat public sanctionnera, c'est selon, par une attention ou une réserve, un intérêt ou une froideur.

Je trouve malheureux que Michel Seymour, qui est un intellectuel influent au Québec, mobilise, aux fins d'une argumentation portant sur le déséquilibre fiscal au pays et ses conséquences sur l'exercice du pouvoir régulateur des administrations publiques, des propos aussi extrêmes et inacceptables que ceux qu'il tient à l'égard du professionnalisme des titulaires de Chaires de recherche du Canada et du rôle des universitaires québécois.

Il insulte en effet les premiers et humilie les deuxièmes. Car ni les uns ni les autres ne veulent ni ne doivent, dans leurs pratiques et leurs prises de position, donner suite à ses appréhensions ou exaucer ses sollicitations.