Priorité aux donneurs de sens dans les hôpitaux

«Nos maisons de soins palliatifs, nos hôpitaux et nos CHSLD sont souvent le lieu de derniers moments vraiment dignes d’une fin de vie humaine grâce à des médecins, à des infirmières et à des préposés dont il faudrait de temps à autre faire l’éloge dans les reportages sur le système de santé», écrit l'auteur.
Photo: Pascal Pochard-Casabianca Agence France-Presse «Nos maisons de soins palliatifs, nos hôpitaux et nos CHSLD sont souvent le lieu de derniers moments vraiment dignes d’une fin de vie humaine grâce à des médecins, à des infirmières et à des préposés dont il faudrait de temps à autre faire l’éloge dans les reportages sur le système de santé», écrit l'auteur.

Triage, délestage ! Le choix de ces mots pour désigner l’opération accès à l’hôpital n’augure rien de bon pour le débat qui s’impose. Chacun sait ce que c’est qu’une gare de triage. Faut-il rappeler que le délestage consiste à priver une région d’électricité, à larguer l’étage inférieur d’une fusée ou, sur un bateau en perdition, à jeter du lest, c’est-à-dire à décharger dans la mer la marchandise qui a le moins de valeur ? De tels mots pour lancer le débat contiennent déjà la conclusion : la survivance du plus apte, le retour au darwinisme le plus implacable, l’espèce avant l’individu, exactement comme ferait le virus si on le laissait faire son travail d’épuration.

C’est logique : pas d’espèce, pas d’individu. Il se trouve aussi cependant que, dans notre société, la longévité est une assurance et que le plus vieux est aussi celui qui a payé le plus de primes. Que dirait-on si, en cas de crise économique, on prélevait une taxe élevée sur l’assurance vie ? C’est ce que produit l’inflation et c’est un signe de bien mauvaise santé pour une société. Priorité aux plus vieux, donc, surtout là où l’on a érigé la santé en absolu et haussé en conséquence le coût des primes.

Justice, hélas ! rime ici avec droit, quantité, calcul froid et dépersonnalisé, ce qui nous renvoie à ces vers de Victor Hugo sur Dieu :

« Lui, l’incommensurable, il n’a pas de compas/Il ne se venge pas, il ne pardonne pas/Son baiser éternel ignore la morsure/Et quand on dit : justice, on suppose mesure. Il n’est point juste/il est. Qui n’est que juste est peu. »

Il faut chercher des critères plus élevés que la justice, mais où, sinon dans la sphère de la qualité, qui est aussi celle du jugement de valeur, de la subjectivité, avec tous les risques d’arbitraire que cela comporte. Malheur aux sociétés qui, dans une telle situation, ne peuvent pas prendre appui sur une hiérarchie de valeurs partagées, ce qui suppose une vision du monde vivante et cohérente. On aura tôt fait de découvrir que les valeurs en cause doivent avoir en commun d’être situées au-dessus de la vie. C’est dans des idéaux qui la dépassent et auxquels on doit parfois la sacrifier qu’on peut trouver les meilleures raisons de prolonger telle vie en particulier de préférence à telle autre.

Personnes handicapées

Prenons l’exemple des personnes handicapées, toujours les plus menacées en contexte darwinien. Il n’est pratiquement jamais question d’elles en ce moment. Si l’astrophysicien Stephen Hawking était toujours vivant, ne mériterait-il pas une attention particulière parce qu’il serait, en tant que modèle d’intelligence et de courage, une source d’Inspiration pour ses semblables ? Toutes les personnes handicapées n’ont pas son intelligence, mais plusieurs d’entre elles sont aussi des modèles de courage et de sagesse. Priorité à ces donneurs de sens ! J’éprouve pour ma part le plus vif sentiment de reconnaissance pour ceux d’entre eux que j’ai eu le bonheur de compter parmi mes proches et mes amis. Chaque fois que j’hésite à sortir du lit après une nuit d’insomnie, je suis réanimé par le souvenir d’un ami tétraplégique qui, depuis le même lit, mettait une heure pour se glisser jusqu’à son fauteuil roulant. Seul le mot « saint » me semble convenir à certaines de ces victimes du destin. Je pense à telle femme alitée depuis trente ans. Avant de frapper à la porte de sa chambre dans son centre d’accueil pour la première fois, j’étais dans la crainte et le tremblement, comme un enfant qui craint de voir la mort de trop près. Or, il m’a suffi de voir son sourire et son rayonnement pour être inondé de joie. On sait que Haendel a composé le Messie après s’être remis d’une maladie que l’on avait crue mortelle.

Le traitement exceptionnel ne doit pas être réservé à ces êtres exceptionnels […]

Ce qui est sacré, sans prix, à la fin d’une vie, ce n’est pas une prolongation revendiquée comme un droit, mais un sursis offert et accueilli comme le lieu d’une dernière joie, toujours possible. Pour un grec ancien comme pour un chrétien, cette joie consiste dans la réminiscence de son origine divine et l’espoir de remonter jusqu’à elle. Pour un contemporain se sentant exclu de ce merveilleux, elle peut être une fleur qui émerge des épines de fin de vie et répand son parfum sur l’ensemble de son passé. Pour tous, elle peut être la paix qui fait place à une blessure intérieure cicatrisée. Cela, à condition que les opiacées et les distractions infantilisantes ne neutralisent pas la souffrance avant de lui avoir permis de commencer son œuvre purificatrice ; à condition aussi que le sursis médicalement assuré ne soit que le prélude à une sollicitude inspirée par l’amour et le sens du mystère de la mort. Comme cette sollicitude, acte libre de proches ou d’amis, n’est jamais assurée, il faut dans toute société une cérémonie comme les derniers sacrements chrétiens. Quelle autre forme une telle cérémonie pourrait-elle prendre ? Les initiatives ne manquent pas. À quelles conditions pourraient-elles devenir des rites familiers et nourriciers, à l’image des adieux de Socrate : ne savez-vous pas, disait-il pour consoler ses amis, avant de boire la ciguë, que le dernier chant du cygne est aussi son plus beau et me croyez-vous donc inférieur à cet oiseau en matière de divination ; ou à l’image de Nietzsche éternisant en ces termes la dernière joie éphémère : « Il faut quitter la vie comme Ulysse quitta Nausikaa, en la bénissant et non amoureux d’elle. »

Rien n’interdit d’offrir aux plus fragiles l’occasion de préférer à l’acharnement thérapeutique les concernant la joie d’y renoncer en faveur d’autrui, joie couplée à la paix du dernier abandon. Nos maisons de soins palliatifs, nos hôpitaux et nos CHSLD sont souvent le lieu de derniers moments vraiment dignes d’une fin de vie humaine grâce à des médecins, à des infirmières et à des préposés dont il faudrait de temps à autre faire l’éloge dans les reportages sur le système de santé. Cela nous consolerait du délestage.

6 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 22 janvier 2021 08 h 34

    Quel sens aurait la vie sans la mort?


    Quel bonheur de pouvoir vous lire encore monsieur Dufresne, vous qui m’avez appris qu’on peut penser par soi-même habité de la mémoire de ceux qui ont pensé avant nous. L’appel du travail m’oblige à être bref. Je dirai simplement que pour pouvoir apprécier sereinement son chant du cygne, il faut avoir passé par quelques cris de Munch. Et pour exprimer le sens de la mort comme retour aux origines ou à la source je vous offre ces vers de Rilke, tirés de « Cinq méditations sur la mort » de François Cheng :

    « Devance tous les adieux, comme s’ils étaient
    derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne
    Car parmi les hivers il en est un si long
    Qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout. »

    Marc Therrien

  • Michel Lebel - Abonné 22 janvier 2021 08 h 41

    Merci

    Beau texte. Merci.

    M.L.

  • Claude Bernard - Abonné 22 janvier 2021 12 h 01

    Le triage et le délestage sont les mamelles du destin

    Quand le «choix de Sophie» nous rebondira en pleine face, nous pourrons choisir pour nous-mêmes mais comment choisir pour les autres?
    Pourtant, quelqu'un devra le faire ce triage qui devient, dans un monde aux moyens limités, un délestage pour ceux qui attendront, conscients ou non, volontaires ou non, les soins qui ne viendront pas ou trop tard.
    Je n'envie pas ceux qui auront cette tache inhumaine et en seront accablés et l'accompliront sans rejeter la responsabilité à d'autres.
    Le protocole est déjà là qui nous attend et la mort rie de toutes ses dents pourries et balance sa faux sanglante.
    Célébrer la mort, c'était ce que faisaient Franco et sa bande; vous vous souvenez: «Viva la Muerte»?
    La poésie et la philosophie, l'art aussi peut-être, rendent le passage du Styx, un paysage choisi où vont masques et bergamasques...
    La réalité pour la majorité est tout autre et les croyants comme les athées sont à la même enseigne.

  • Margarita Farias - Abonnée 22 janvier 2021 16 h 05

    Accepter dans la tranquillité et l'espoir notre dernier abandon

    Merci Mr Dufresne de ce texte, il nous offre de la tranquillité et l'acceptation dans le calme, notre dernier abandon.

  • Yvon Bureau - Abonné 23 janvier 2021 09 h 36

    Admiration et gratitude à vous, honorable Jacques Dufresne!

    Pour l'ensemble immense de votre oeuvre.
    Pour cet article qui honore le sens des soins.
    J'ai eu le privilège d'organiser avec vous,
    avec l'Agora le Colloque Mourir dans la dignité, en 1990. Il y a 31 ans!!!
    Vous en avez fait un excellent livre. Et après j'ai publié Ma mort Ma dignité Mes volontés.

    Le défi, Honorable Jacques, dans l'univers des soins et du sens dans les soins : que la personne/patient ou son représentant légal soit et demeure au centre et au coeur des processus d'information et de décision la concernant au plus haut point. Les soignants centrés sur la primauté du seul intérêt de la personne en fin de vie ou rendue à la fin de sa vie.

    Humblement, dans un langage de travailleur social, je vous invite à lire mon texte «Sauver des fins de vie».

    Depuis cinq années, il y a eu au Québec plus de 6 000 personnes qui ont terminé leur vie avec l'Aide médicale à mourir. Ce qui a frappé les soignants : l'immense sérénité de celles-ci. Les soignants, dans le reste du Canada, s'étant réunis au moins 2 fois, ont eu cette même surprise, cette sérénité remarquable. J'ai reçu de si heureux témoignages ..., honorant de telles fins sensées de vie.

    ÉCRIVEZ encore dans notre Le Devoir.