Une école virtuelle qui déshumanise

«Nous oublions trop souvent que la culture et le savoir sont le fruit d’un travail collectif et de la sociabilité naturelle de l’être humain», pense l'auteur.
Photo: Getty Images «Nous oublions trop souvent que la culture et le savoir sont le fruit d’un travail collectif et de la sociabilité naturelle de l’être humain», pense l'auteur.

Après plusieurs mois de cours en ligne imposés à des milliers d’élèves des niveaux secondaire, collégial et universitaire, je crois qu’il n’est pas exagéré de dire que cette grande expérience d’école virtuelle est encore plus catastrophique que tout ce que j’avais pu imaginer à l’époque.

Bien au-delà des difficultés techniques éprouvées par les élèves et les enseignants au cours de ce pénible exercice — et Dieu sait qu’elles ont été nombreuses —, ce qui surprend le plus, ce sont les sentiments d’angoisse, de stress, de solitude et d’abandon que tous ces acteurs ont ressentis dans leur chair au cours de ce long calvaire. À ce titre, les taux élevés d’abandon, d’échec et de décrochage qui nous sont rapportés jour après jour par les médias doivent être vus comme l’épiphénomène d’une détresse psychologique beaucoup plus profonde et révélatrice que ce que les simples statistiques peuvent nous révéler.

En fait, cette surdose de technologie que tous les acteurs du milieu de l’enseignement ont dû s’injecter dans les veines pendant cette période trouble peut être vue comme un immense laboratoire qui nous permet d’en apprendre beaucoup plus sur nous-mêmes que sur toutes les technologies qui nous ont été imposées. Bien que ces quelques leçons apprises puissent maintenant se présenter à nous comme des évidences, le climat toxique dans lequel nous plonge le numérique depuis plusieurs années a fait en sorte qu’on a pu les oublier ou tenté de les nier. En voici quelques-unes.

L’être humain est un être sociable

On peut bien pour un temps demander à un jeune adulte de s’isoler dans sa chambre pour suivre des cours en ligne mais, passé un certain seuil, l’animal social et grégaire qu’il est, envahi par des sentiments de solitude, de détresse ou d’angoisse, finit par perdre sa capacité de concentration, son intérêt pour les études et parfois même pour la vie. En fait, nous oublions trop souvent que la culture et le savoir auxquels on demande aux étudiants d’accéder est le fruit d’un travail collectif, de cette même sociabilité naturelle présente chez l’être humain.

Alors, comment peut-on s’étonner du fait que des êtres humains comme eux puissent avoir besoin d’un enseignant en chair et en os, d’une présence concrète et physique pour apprendre, s’ouvrir sur le monde et s’épanouir ? D’autant plus que c’est à travers le regard des autres et grâce aux multiples interactions avec leurs semblables que ces jeunes adultes peuvent construire leur personnalité et trouver leur identité. Les priver de ces relations interpersonnelles, c’est en quelque sorte les condamner à vivre comme des spectres, des êtres informes ; en somme, comme des autistes du numérique.

L’être humain possède un corps

Les cours en ligne ou, d’une manière générale, la présence de plus en plus grande du numérique dans le monde de l’éducation est la résultante d’un pernicieux processus de déshumanisation qui a fini par nous faire oublier que, loin d’être exclusivement des êtres de raison, les élèves sont avant tout habités par des pulsions, des désirs et des besoins fondamentaux ; qu’ils ont besoin d’utiliser tous leurs sens et de bouger pour se sentir exister et trouver leur équilibre. Isolés du monde et fixés à leurs écrans, ces jeunes adultes sont toutefois traités depuis la pandémie comme des êtres désincarnés, privés de corps, tout au plus comme des cerveaux « formolisés » qui auraient été branchés à de multiples applications afin de faciliter l’absorption à petites doses d’un monde virtuel concocté en laboratoire par les seigneurs du numérique.

Triste expérience prémonitoire ?

Ma plus grande crainte ne concerne pas tant ce que notre système d’éducation est en train de faire vivre aux élèves et aux enseignants que ce qui les attend demain une fois la pandémie résorbée. La question que je me pose est la suivante : les différents acteurs du monde de l’éducation, riches de cette triste expérience vécue pendant cette crise sanitaire, trouveront-ils la force et le courage de revenir vers une forme d’enseignement plus humaniste ou continueront-ils à se laisser bercer par le chant des sirènes qui, depuis des années, leur vante les bienfaits d’un enseignement virtuel qui n’a jamais réussi à faire ses preuves ?

À voir la façon dont plusieurs s’enorgueillissent de collaborer à l’édification de cette « école du futur » qui se donne comme idéal de pixéliser les élèves et de numériser les enseignants, j’ai malheureusement l’impression que ce qui était censé se présenter comme une exception pouvant être laissée derrière nous après la pandémie finira par se révéler comme une occasion inespérée par les technophiles pour accélérer et achever la mise en place d’un système d’éducation qui fera des élèves et des enseignants des choses à l’image et à la ressemblance des outils qu’on leur a si gentiment suggéré de manipuler.

« Professeurs, nous sommes en train de devenir ces ouvriers d’usine qui vivent au rythme de leur machine, et nos élèves seront les produits de gamme qui en sortent : peu importe ce que c’est, pourvu qu’ils aient passé le contrôle de qualité », nous dit le philosophe et essayiste Frédéric Dufoing.

11 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 21 janvier 2021 08 h 58

    « L'individualisme, qui n'est qu'un humanisme conscient de soi, est une école de fierté » Gilbert Choquette

    Bon, il semble que certains sont préoccupés par la peur de perdre leur emploi en lisant cette lettre. Évidemment, tout comme pour les syndicats, ils trouveront toutes sortes de raisons pour critiquer l’efficacité de l’école virtuelle. Ils ne manqueront jamais une occasion de nous chanter les vertus de l’école en présentiel.

    Ceci dit, si on occulte les difficultés techniques évidentes d’un système éducationnel demeuré ancré dans la philosophie de John Dewey du 19e siècle ou l’école entre quatre murs, on passe à côté de ce qui est le plus important en apprentissage; la discipline personnelle. Évidemment, ceux qui sont habitués de réussir à cause de leur beau visage et de leurs interactions parasitiques avec les autres, auront des sentiments d’angoisse, de stress, de solitude et d’abandon puisqu’ils ont besoin d’autrui pour réussir.

    Ce qu’on occulte dans tout cela, c’est l’apprentissage ou le processus d’acquisition de pratiques, de connaissances, de compétences par l’observation, l’imitation, l’essai, la répétition et la présentation qui demeure toujours une activité personnelle. L’acquisition des savoirs et du savoir-faire ne s’opèrent que par une dissonance cognitive individuelle. Personne ne peut apprendre pour d’autre. Pour le savoir être, eh bien, on espère que la maison et les parents ont un rôle à jouer dans tout cela puisque la personnalité d’un individu est presque déjà formée à l’âge de 10 ans et ses composantes le suivront partout et à jamais dans son cheminement de vie.

    Tout cela pour dire que plus de 90% des cours universitaires pourrait se faire en virtuel. Donc, inversement, le nombre ou la perte d’emploi pour les enseignant.e.s serait proportionnel à ce nouveau phénomène. C’est de cela qu’il s’agit lorsqu’on entend les pleurs pédagogiques.

    • Marc Therrien - Abonné 21 janvier 2021 17 h 31

      Je ne comprends pas comment l’apprentissage en virtuel pourrait entraîner des pertes d’emploi chez les professeurs. Que l’on enseigne en classe ou en salle virtuelle « Zoom », il y a toujours bien un professeur qui prépare le cours, qui l’enseigne et qui corrige les travaux et examens. À moins que vous prôniez l’acquisition de diplômes par l’autodidactie et l’autoévaluation des apprentissages.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 21 janvier 2021 23 h 50

      Bon au moins vous ne répondez pas durant les heures de travail. C'est déjà une victoire pour les contribuables.

      Ceci dit, je ne crois pas que vous comprenez l'impact de la technologie sur cette chasse gardée qu'on été les tours d'ivoire universitaires. Les cours universitaires donnés en virtuel ne nécessitent pas beaucoup de professeur en présentiel et donc, les chargés de cours prennent la relève à un coût modique et en plus, un grand nombre de ceux-ci n’est plus nécessaire. De toute façon, la plupart des professeurs ne sont pas intéressés à interagir avec les étudiants en présentiel et donne leur tâche d’enseignement à des chargés de cours parce qu’ils veulent tous faire de leur recherche et aller chercher des subventions gouvernementales. La plupart de tous les travaux et examens sont corrigés par les chargés de cours.

      Tous les cours de sciences sociales, arts, linguistiques, mathématiques, informatique et la plupart de ceux de sciences pourraient être donnés en virtuel parce que la matière ne change pas. Même à l’université on enseigne des mathématiques qui datent des plusieurs siècles passés. Idem pour la plupart des philosophes tout comme pour les lois de la thermodynamique. Nul besoin d’être en présentiel pour comprendre que les objets tombent toujours avec une accélération gravitationnelle de 9,8 m/s2 et que la vitesse de la lumière est une constante.

  • Marcel Vachon - Abonné 21 janvier 2021 11 h 19

    Un juste milieu existe-t-il?

    Il y a plusieurs années, dans les câdre d'une maîtrise en éducation, j'avais conçu un projet pédagogique futuriste. J'imaginait, dans une salle de cours adéquate, tous les élèves d'un même niveau derrière chacun leur écran (l'internet n'existait pas à cette époque), cheminant dans l'apprentissage d'une matière quelconque et à chacun son rythme d'évolution. Le professeur circulait dans les rangées pour répondre à des questions individuelles ou collectives. Les cours d'éducation physique se faisait en gymnase normalement, les récréations dans les cours d'école aussi aux heures prévues, de même que les heures de dîner. Bref le coté social était normal, mais l'apprentissage se faisait via un écran avec un professeur présent.
    Si on appliquait un apprentissage via écran en classe, avec le professeur présent, les élèves seraient habitués à une telle approche lors d'une pandémie, d'une tempête de neige, etc. Cette approche permettrait, je crois, que les élèves alternent leur apprentissage entre la maisin et l'école.

  • Denise Bouchard - Abonné 21 janvier 2021 12 h 33

    Transmission humaniste

    Merci, M. Bergeron pour votre texte intelligent, sensible, et témoignant d'un véritable engagement dans la transmission trans-generationnelle des connaissances. Oui la connaissance est un savoir, mais la personne, la parole, par qui le savoir arrive sont d'une richesse incommensurable.
    Ignoré M. Bergeron, les rationalisations déshumanisantes des adeptes du tout à l'apprentissage individuel, pour qui le virtuel est une matrice novatrice; ignoré les allusions mesquines et néolibérales au corporatisme et regroupement syndical:, attaquer le messager pour désavouer la pensée.
    La famille est certe le terreau fondateur de l'individualité, de la pensée, du rapport à l'Autre et à la connaissance, mais l'école, l'enseignement et surtout les enseignants sont le terreau nourricier d'une différenciation, de la création d'un soi et pour certain d'une réparation à un trop d'absences dans l'enfance.
    Les interactions entre le vivant et son environnement, essentielles niches sensorielles, tel que Boris Cyrulnick le met en mots, à la suite de bien des praticiens et théoriciens des relations humaines, jouent un rôle crucial tout au cours de nos vies,
    Et l'âge faisant son oeuvre, je suis de plus en plus sensible, émue et défenderesse de la responsabilité de se prêter au jeu de la transmission trans-generationnelle, et là l'enseignement est une profession noble et essentielle. Enseignement du savoir. Enseignement du savoir apprendre. Enseignement d'être dans ce monde qui nous entoure, seul souvent, mais toujours entouré des Autres.
    La présence de l'Autre, la parole de l'Autre, in vivo, créés un monde, créés un Etre au monde.

  • Jean Horvais - Abonné 21 janvier 2021 14 h 56

    Et le pire dans tout ça...

    ... c'est que plus nous aurons déployé d'efforts en tant qu'enseignants pour rendre acceptables, supportables, voire vivants, agréables voire même coopératifs, inventifs ces enseignements en ligne - consentis selon cette modalité à notre esprit défendant-, plus nous aurons donné d'arguments aux thuriféraires du pédago-numérique pour nous l'imposer. Un comble ! Mais évidemment, on ne pouvait s'organiser pour une politique et une pratique pédagogique du pire. Notre éthique professionnelle nous pousse à faire le mieux possible en toutes circonstances, quitte à contribuer ainsi à notre propre destruction en tant que pédagogues du vivant. Que n'avons-nous l'esprit luddite qui nous aurait fait jeter par la fenêtre tous ces artifices numériques au parfum de convivialité factice ! Non. "Nous étions la piétaille. Nous n'avancions jamais plus d'un pas à la fois." (Charles Péguy) et nous avons vaillament obéi aux injonctions conjuguées de tous les gérants d'estrade. Aurions-nous pu faire autrement ?... probablement pas. Nous voici réduits à être les "malgré-nous" de la "techopédagogie comme ils disent en néoparle orwellien.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 21 janvier 2021 16 h 58

    Déshumanisation ...

    Serait-ce seulement le monde de l'éducation qui en souffrirait? Les personnes âgées, le monde de la santé, le monde du travail, la société dans son ensemble sont touchés par ce fléau. Avec en prime une économie vacillante (enfin pas pour tout le monde). Serait-ce la pandémie ou les options de gestion qui n'en finissent plus qui en seraient la cause? Poser la question aux habitants de la Nouvelle-Zélande risquerait d'apporter une réponse.