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Enseignement à distance: lettre à mes futurs étudiants

«En cette fin janvier 2021, je voudrais simplement commencer par vous prendre tous dans mes bras, virtuellement, vous dire combien je sais que votre situation est difficile», soulignent les autrices.
Photo: iStock «En cette fin janvier 2021, je voudrais simplement commencer par vous prendre tous dans mes bras, virtuellement, vous dire combien je sais que votre situation est difficile», soulignent les autrices.

D’ici quelques jours, nous allons nous rencontrer pour la première fois.

Ce jour-là, j’aurai choisi mes vêtements avec soin. J’aurai travaillé mon sourire, éclairci ma voix qui s’est mise en jachère depuis la fin décembre et qui va peu à peu se réveiller.

Je ne pourrai pas vous voir arriver, hésitants : « C’est vous le prof de maths ? » Ni vous accueillir dans ma salle de classe que j’aurai soigneusement organisée afin qu’elle donne le ton de la session qui s’apprête à commencer.

Ce n’est pas mon sourire que vous verrez en premier, mais un écran grisâtre vous demandant de patienter avant que l’hôte (c’est moi) daigne vous accepter. Ce n’est pas mon « bonjour ! » que vous entendrez d’abord, mais un clic qui vous « autorisera à rejoindre le cours ».

Vous ne pourrez pas choisir avec soin votre place dans la classe. Vous ne pourrez pas non plus esquisser un vague sourire au beau gars que vous reconnaissez du cours de philo ou encore hurler de joie en retrouvant votre meilleure amie du secondaire qui a finalement choisi le même cégep que vous.

De mon côté, je serai face à une trentaine de rectangles noirs, cartes de visite qui ressemblent à des faire-part de décès, avec au mieux inscrit votre nom, parfois celui de la dernière personne de votre entourage à avoir utilisé le même ordinateur que vous (« Madame, mon frère est à l’université, il a priorité pour l’ordi »), parfois un numéro d’étudiant. Certains auront affiché une photo de profil bien choisie que je regarderai avec attention afin d’un peu vous rencontrer. D’autres encore auront la caméra ouverte. Merci à ceux-là. Vous serez mes premiers chouchous. Je serai un peu chez vous, vous serez un peu chez moi. Je verrai votre chambre, votre cuisine, votre salon, mais vous serez aussi peut-être dans votre voiture, au travail ou même à l’extérieur, comme cet étudiant qui était dans un aréna de hockey la session passée ou comme cet autre qui suivait en même temps une formation rapide pour trouver un petit boulot.

Il y aura votre petite sœur qui saute sans cesse à vos côtés, votre maman qui parle fort au téléphone juste derrière vous. Une télévision allumée en permanence. Peut-être aurez-vous préféré choisir l’un de ces fonds d’écrans, ternes, rigolos ou psychédéliques qui vous donnent des silhouettes étranges lorsque vous bougez un peu du cadre.

Je scruterai vos beaux visages pour y lire votre état d’esprit, de fatigue, de déprime. Je chercherai votre regard, votre sourire, je vous ferai un petit signe de la main et, grâce à vous, je me sentirai à nouveau un peu humaine. C’est à vous que je m’adresserai en espérant que les invisibles et les muets se retrouveront également dans cet accueil que je voudrais chaleureux.

Et puis, à l’heure prescrite, je commencerai mon numéro. Sachez que, malgré mes plus de trente ans de métier, j’ai toujours à ce moment précis la boule coincée dans la gorge, l’adrénaline dans le tapis, le cœur qui bat trop vite, la voix qui tremble.

Présentation du cours, plan de cours, mode d’enseignement à distance, mode d’évaluation à distance, pondération des évaluations. Bref, la poutine comme on dit entre nous. Ou pas.

En cette fin janvier 2021, je voudrais simplement commencer par vous prendre tous dans mes bras, virtuellement, vous dire combien je sais que votre situation est difficile.

Vous demander pardon pour toutes les fois où vous serez physiquement incapables de suivre mon cours à distance parce que ce sera juste trop plate. Parce que vous aurez déjà écouté plusieurs de mes collègues ce jour-là et que tout ce temps devant votre écran, c’est inhumain. Parce que le chemin entre votre lit et votre écran n’a pas permis à la nécessaire transition dodo-école de se faire. Parce qu’on vous a dit que vous étiez grands et autonomes, alors que je sais moi que vous êtes encore tout petits.

J’aimerais vous dire que l’école, ce n’est pas ça. Qu’apprendre est un processus complexe, que le monde n’est pas bidimensionnel comme un écran d’ordinateur. Que le plus beau, je sais bien qu’on vous l’a enlevé.

Vous trouverez sur Internet des vidéos remarquablement bien faites sur tous les sujets que notre cours va couvrir, des cours en ligne de très grande qualité, des logiciels incroyablement performants qui pourront répondre à votre place à la plupart des questions que vous trouverez dans vos examens.

Je vous propose autre chose. Je suis encore vivante et vous aussi. Je vous promets de vous offrir tout ce que vous ne trouverez pas sur Internet.

Je veux, comme Cecilia dans La rose pourpre du Caire, vous faire entrer un par un dans le cours que je m’apprête à vous donner. Ensemble, nous allons voyager librement dans ce si beau pays de la connaissance. Je vous demande de me faire confiance comme je vous ferai confiance.

Nous trouverons les moyens d’apprendre, de comprendre, de connaître, de savoir. Nous nous évaderonspar notre pensée, nous voyagerons hors de toutes les zones rouges, sans couvre-feu. Voilà ce que j’appelle un déplacement essentiel.

2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 18 janvier 2021 08 h 54

    Il faut considérer cette pandémie avec son aspect virtuel comme une opportunité de changement en éducation et non le contraire

    Bon, il faut le dire, rien n’est permanent sauf le changement même en éducation. Les nouvelles techniques en virtuel ne réjouissent certainement pas ceux et celles qui sont habitué.e.s de transmettre les savoirs, les compétences et l’information entre quatre murs. On devrait se demander plutôt quelle est notre définition de l’école? Celle de John Dewey du 19e siècle ou celle du 21e de la 4e révolution industrielle, automation et intelligence artificielle obligent.

    Bon, face aux sociétés en transformation, mieux vaut vivre le changement que de changer le pansement pédagogique. On semble oublier dans toute cette équation que ce n’est pas le rôle de l’école d’élever les enfants; c’est à la maison de le faire. Et ce rôle, de plus en plus, les parents semblent le remettre à autrui. Si l’école ne représente que l’aspect social, eh bien, on devrait agir en conséquence et instituer des endroits propices pour faire de l’entre-gens et socialiser.

    Les connaissances et compétences apprises en virtuel sont les même qu’on rencontre en présentiel. En fait, toute l’information est disponible aujourd’hui sur un clic de souris pour celui et celle qui en fait l’effort. Au-delà du romantisme exprimé dans cette lettre, le fait demeure que sans l’effort, la discipline et la persévérance de la part de l’apprenant, rien n’est appris. La dissonance cognitive, aspect essentiel dans le modus operandi de l’apprentissage, n’a jamais été, n’est et ne sera jamais facile pour la plupart des élèves. Ce n’est pas les beaux visages et sourires qui feront une différence.

    Et ce qui n’est pas dit dans tout ceci hors de ce lyrisme éducatif, c’est que la transformation de l’éducation par la voie technologique amènera certainement des mises à pieds.

  • Marie Nobert - Abonnée 19 janvier 2021 23 h 22

    Elle est où ma doudou?!

    Profs au «collègial»?! Sérieux. @ Cyril (Dionne). Sur le fond c'est «tiguidou». Mais, les «ceux et celles qui sont habitué.e.s»!? Là, c'est limite! «Ceux et celles qui sont habitués». C'est ça qui est ça, çà et là. Misère.

    JHS Baril

    Ps. «[,,,]». Grosse fatigue. Entre «enfantaisies» et «adulteries» il y a une grande marge (haute marche - toutes acceptions confondues). Vous programmez l'«adulescence» de nos futurs «Tanguy». Bravo! les profs.