Pour une critique introspective du voyage

Nous voyagions souvent dans des pays où, juste à côté de nos hôtels ou des quartiers dans lesquels se trouvaient nos Airbnb, des gens avaient de la difficulté à nourrir leur famille malgré le fait qu’ils travaillaient dans des conditions encore plus dérisoires que celles que subissent présentement les travailleurs essentiels, affirme l'autrice.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Nous voyagions souvent dans des pays où, juste à côté de nos hôtels ou des quartiers dans lesquels se trouvaient nos Airbnb, des gens avaient de la difficulté à nourrir leur famille malgré le fait qu’ils travaillaient dans des conditions encore plus dérisoires que celles que subissent présentement les travailleurs essentiels, affirme l'autrice.

Avant le début de la pandémie, je déposais une maîtrise qui traitait de l’industrie touristique d’un petit village en Inde. La recherche consistait à recueillir les paroles des gens de cet endroit, en particulier des femmes de basses castes et classes qui travaillaient dans l’industrie touristique, pour mieux comprendre le phénomène à partir de leurs points de vue. Cette recherche m’a fait comprendre l’ampleur des problèmes reliés au voyage et au tourisme — destruction de l’environnement, amplification des inégalités de race, de classe, de castes, de sexes, expropriation des populations marginalisées, marchandisation des relations, perte de contact avec les « traditions »… Ce travail m’a mise au pied du mur en me montrant mes propres privilèges en tant que femme voyageuse, éduquée, occidentale, issue d’un pays colonisateur. J’ai pu constater le rôle de ma posture privilégiée dans les problèmes engendrés par le voyage.

Depuis l’arrivée de la COVID-19, il semble s’être développé un espace de conscientisation où nous abordons des sujets difficiles. Un espace (relativement) propice aux revendications, aux dénonciations et à un désir d’éducation et de sensibilisation. Ce qui se développe présentement comme critique par rapport aux voyageurs s’inscrit, à mon avis, dans cet esprit, dans une réflexion qui nous permet d’entamer des changements importants dans notre manière d’habiter le monde.

Nous nous retrouvons collectivement, pour une première fois, affectés par les effets que pourraient avoir des voyageurs sur nous. Nous trouvons déplorable que des gens puissent avoir du plaisir et s’en foutre quand il y a des personnes (nous, les Québécois qui respectent les mesures de confinement ou qui travaillent dans les services essentiels) qui souffrent… Mais je tiens à rappeler qu’avant la pandémie, nous voyagions et avions du plaisir un peu partout sur la planète quand des gens souffraient dans des situations plus déplorables que ce que nous vivons présentement au Québec.

Nous voyagions souvent dans des pays où, juste à côté de nos hôtels ou des quartiers dans lesquels se trouvaient nos Airbnb, des gens avaient de la difficulté à nourrir leur famille malgré le fait qu’ils travaillaient dans des conditions encore plus dérisoires que celles que subissent présentement les travailleurs essentiels… C’est d’ailleurs probablement la construction de notre hôtel ou la hausse de la demande de logements à des fins de location sur Airbnb qui ont exigé le déplacement de ces personnes dans des quartiers en périphérie… À ce moment, ces situations ne nous touchaient pas suffisamment pour nous montrer du doigt ?

Il m’importe peu de savoir qui souffre le plus, de faire la morale, d’ajouter à notre mauvaise conscience. La critique du voyage me semble intéressante dans la mesure où elle dépasse le contexte particulier qui nous afflige présentement. Dans la mesure où elle nous pousse à être prêts à dire que, de près ou de loin, ces bandes de personnes sans masque qui dansent dans des clubs à Punta Cana sont un peu comme nous, à un moment ou à un autre, lors d’un voyage prépandémique. Non ? Peu importe que cela ait été un voyage de détente, un voyage essentiel pour le travail ou une conférence universitaire, qu’on se soit prélassés dans un tout-inclus écologique, qu’on ait voyagé avec un sac à dos et dormi dans un dortoir, qu’on ait engagé un guide local ou qu’on ait loué un logement sur Airbnb, « partir en voyage » affecte les structures locales et marginales, encourage les inégalités sociales et perturbe grandement l’environnement.

Je sais que ça fait mal de se dire qu’on est un peu, à un degré ou à un autre, comme ces voyageurs qu’on pourfend. On aime tellement voyager. On en a souvent besoin, de nos deux, trois semaines dans le Sud ou d’exploration, pour justifier nos horaires de travail débiles et notre mode de vie routinier…

Je pense que plusieurs voudront apporter des nuances à mes propos — les gens locaux qui nous disent que c’est le tourisme qui leur permet de nourrir leur famille, le fait que des solutions de rechange existent, que c’est probablement davantage la faute des grandes entreprises et des ultrariches… Vous avez aussi raison. La réalité est complexe, bien plus complexe que ce qu’on arrive à exprimer.

Mais je termine en disant que l’inconfort et le besoin d’aller se chercher ici et là des excuses démontrent souvent qu’on a touché à un bobo. Le désagrément, le sentiment d’être dans une voie sans issue, c’est peut-être là qu’on commence un travail profond. Lorsqu’on ose se confronter à nos propres critiques, on commence à déconstruire nos privilèges.

J’espère que ce deuxième confinement (provoqué d’abord et avant tout par des coupes financières austères et des restructurations néolibérales qui ont totalement déstabilisé nos services sociaux et de santé dans les dernières années) pourra nous apporter ça — le temps nécessaire à une profonde introspection et le développement d’une solidarité avec ceux et celles qui souffrent ici et ailleurs (nature comprise). Pour que nous puissions, un jour peut-être, festoyer sans culpabilité.

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