Contre les cris du coeur sur Facebook

Le cri de Gabriel Dagenais
Photo: Capture d'écran Youtube Le cri de Gabriel Dagenais

Montre-moi comment tu te bats. Montre-moi comment tu résistes. Montre-moi. Les théâtreuses parlent aux théâtreuses. Luttes intestines. Les autres, passez votre chemin, c’est une dispute en famille.

Montréal. En pandémie. Janvier 2021.

Il y a cette vidéo qui circule sur les réseaux sociaux, et qui doit déjà dépasser les 30k de vues — et nous savons que 30k au théâtre, c’est beaucoup. Cette vidéo montre un homme, blanc, d’un âge sûr, plan serré, qui va durant trente-quatre secondes pousser un long cri ininterrompu sur les scènes nues, dans les halls déserts de plusieurs théâtres montréalais. Cette vidéo s’accompagne d’une légende du réalisateur : « Voici une libre interprétation de l’état de la situation actuelle. »

La vidéo suscite des commentaires positifs et des partages enthousiastes — tous dans une variation à peu près fidèle du #ÇaVaBienAller ou d’un #C’estÇaQuestÇa. Nous qui nous plaignions de l’absence de réponse des théâtres, nous sommes rassurées : cinq des plus grands théâtres de la ville ont ouvert leurs portes pour contribuer à cette vidéo.

Émoi 2.0. oblige, la vidéo prend du clic et du like et du share. Les médias s’intéressent donc au phénomène. Rad (le laboratoire de journalisme de Radio-Canada) tend les micros au crieur dramatique : « C’est dans des théâtres toujours privés de public que le comédien Gabriel Dagenais est littéralement allé crier le désarroi de ceux qui sont privés de leur passion depuis des mois. » S’ensuit une discussion sur ce geste répondant à la question que se pose lui-même le comédien : « Comment je fais pour me garder vivant artistiquement ? »

Celui qui avoue que « [s]a vie émotionnelle va bien, [s]a vie familiale va bien, amoureuse va bien, financière aussi », explique son geste artistique et l’émotion ressentie de se retrouver face à face au grand théâtre plein de vide. Et il serait faux de dire que nous ne comprenons pas nous-mêmes son émotion. Un homme hurle pour des fauteuils vides : la métaphore de nos efforts depuis longtemps, peut-être même un peu avant l’épidémie. Le crieur affirme : « J’ai besoin de la scène, non seulement d’en faire, mais aussi d’en consommer. » Il faudra un jour nous questionner les uns et les autres sur la manière dont nous avons adopté (consommé) les mots du libéralisme économique et tous ces concepts qui devaient nous faire vomir. Aujourd’hui, nous en premier, nous disons tranquillement que nous consommons notre art.

Pour le crieur, l’état du théâtre abandonné par les autorités est comparable à une peine d’amour, « tu vas crier, tu vas pleurer ». Et de conclure : « Je n’en veux pas aux décisions qui sont prises, mais elles font mal pareil. »

Ce que ça dit de nous, ce qu’on dit de nous

Alors voilà. Voilà ce que nous sommes. Ce que nous sommes devenus. Des artistes en peine d’amour qui n’ont plus que les cris exutoires et les larmes qui font du bien. Voilà tout ce que nous trouvons à opposer aux décisions politiques. Voilà ce qu’on aura retenu de notre résistance : avoir ouvert dix minutes nos théâtres pour hurler devant des sièges vides et partager ça avec du hashtag compatissant. Et attendre. Attendre. Les beaux jours. Ceux qui chantent. Se dire qu’on s’aime et qu’on se souhaite de prendre soin de soi. Résilience. Résilience arc-en-ciel. Résilience émoji-cœur-entre-les-bras. Résilience pâtisserie-à-domicile. Résilience salut-et-à-dans-cent-cinquante-ans-on-verra-bien-ce-qui-se-passe.

« Un monde résilient ne veut pas remettre en cause un fonctionnement mais impose une sorte de devoir psychologique à bien aller quoi qu’il arrive en demandant aux gens de s’accommoder au système en place, qu’il soit économique ou politique. » (Olivier Steiner, « Nous ne sommes pas des huîtres », Libération, 5 janvier 2021)

En janvier 2021, alors que l’épidémie nous consomme encore un peu plus depuis un peu plus de dix mois, alors que le gouvernement du Québec ordonne un couvre-feu qui a pour seul but d’envoyer un signal, alors que Madrid garde le cap, alors qu’Albi brise les chaînes, alors que la compagnie Bloc-Opératoire se met au travers, alors que le Sorano de Toulouse convoque, à Montréal, nous aurons mis un sketch en ligne sur Facebook. En sommes-nous rendus là ? Est-ce là notre seule contre-offensive ? Sommes-nous désormais des yeux humides face à la caméra ? N’avons-nous à ce point plus de colonne et les muscles trop atrophiés pour oser quelque chose ?

« […] cet enfermement de toute une population conduit à détruire progressivement la société en s’attaquant à tous ses organes vitaux en même temps : l’éducation, la culture, la recherche, la vie politique, les échanges sociaux et affectifs, le commerce, l’économie réelle et la santé publique elle-même. » (Barbara Stiegler, « On assiste à un basculement spectaculaire dans l’arbitraire », Les Inrockuptibles, 16 novembre 2020)

Nous perdons nos liens et nous perdons notre courage. Nous sommes les artistes qui constatons fébrilement que nous n’en voulons pas aux décisions qui sont prises, mais qu’elles font mal pareil. La faute à personne. La faute à pas-de-chance. Et si c’est la faute à personne, il n’y a rien à faire, puisque personne ne peut être la cible des mauvaises décisions puisque mauvaises elles ne sont pas — simplement elles sont là, et il faut faire avec pareil même si « elles font mal pareil ».

Vraiment ? C’est vraiment ce que nous voulons pour nos souvenirs ? Pas plus de résistance que ça ? Nous sommes désolés, mais la politique, c’est le conflit. Le conflit dans l’art, le conflit dans la politique, le conflit dans l’espoir démocratique d’une cité qui croit en la parole. C’est juste cela que veut dire le mot « démocratie » : qui croit en la parole de soi et qui croit en la parole de l’autre. Le dialogue, donc l’affrontement. L’affrontement vivace pour éviter de tomber dans l’effondrement joyeux de l’ignoble bonhomme jaune qui serre son cœur contre lui comme on serre un doudou pour chasser les monstres. Mais les monstres se moquent bien des doudous.

2 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 16 janvier 2021 09 h 25

    Pour exister, un (une) artiste doit d'abord et avant tout...

    Exister dans les médias.
    C'est malheureux mais c'est comme ça.

  • Hugo Fjb - Inscrite 17 janvier 2021 14 h 17

    réponse à M. Gilbert Turp

    « Il faut alors, pour mériter d’exister, produire quelque profit immédiat. Les artistes doivent se justifier de faire ce qu’ils font et se trouver une utilité consistante. Qu’ils aillent, par exemple, remédier à ce que les destructions méthodiques des services publics produisent de souffrance accrue et d’inégalité. Qu’ils contribuent à la pacification sociale. Qu’ils vantent les mérites de la République. Ou qu’ils fassent resplendir la grandeur artistique française. Leur utilité doit pouvoir se quantifier dans quelques tableaux comptables ou être, a minima, clairement exposée dans les dossiers de financement, et surtout être intelligible pour l’entendement technocrate. »
    Olivier Neveux

    //

    « Je crois — je fais l’hypothèse — en tordant le célèbre et décisif manifeste de Breton et Trotsky (signé par l’immonde Rivera) que l’art suppose de basculer sans plus attendre dans le « régime anarchiste ». L’art défie la nécessité de toute transition. Ce ne signifie pas qu’elle ne soit historique. Je cite souvent la belle proposition d’E. Bloch :
    "C’est donc bien dans cette voie qu’il faut chercher la solution au problème esthétique de la vérité : l’art est un laboratoire mais aussi une fête de possibilités exécutées ainsi que des alternatives expérimentées en elles, où l’exécution tout comme le résultat se présentent comme illusion fondée, c’està- dire comme pré-apparaître d’un monde accompli." »
    Olivier Neveux, bis