L’extrême droite américaine galvanisée par Donald Trump

«Comme l’a montré l’assaut contre le Capitole, une foule motivée une fois encadrée peut contrecarrer une élection présidentielle», écrit l'auteur.
Photo: Alex Edelman Agence France-Presse «Comme l’a montré l’assaut contre le Capitole, une foule motivée une fois encadrée peut contrecarrer une élection présidentielle», écrit l'auteur.

Les images de la prise d’assaut du Capitole du 6 janvier dernier montrent qu’au sein d’une foule aux allures bigarrées se trouvaient de nombreux membres de groupes d’extrême droite comme les Proud Boys, III % et Oath Keepers. Portant fièrement des badges montrant leur affiliation, souvent démasqués, ceux-ci ont encadré la foule et mené celle-ci dans le Capitole. Loin d’être improvisé, cet événement a été préparé et répété tout au long de 2020 quand des groupes de manifestants armés ont pris d’assaut plusieurs législatures d’État. Dans une perspective plus large, l’attaque du Capitole s’inscrit dans la volonté de l’extrême droite de franchir le mur séparant le virtuel du réel et de s’imposer sur la scène nationale comme un acteur incontournable.

L’extrême droite est une nébuleuse sans hiérarchie ni organisation nationale composée de groupes partageant une idéologie composée à des degrés divers d’un mélange de fondamentalisme chrétien, de suprémacisme blanc et de méfiance plus ou moins grande envers le gouvernement.

Certains groupes parlent même d’une guerre civile allant mener à la création d’une société utopique. Elle commence sa réorganisation avec l’élection de Barack Obama en 2008 qui représente pour ses membres la première étape de la mise en place d’un ordre nouveau. À partir de ce moment, les groupes se multiplient, les milices « patriotes » passant par exemple de 149 en 2008 à 1360 en 2012.

En ligne, l’extrême droite utilise le potentiel du Web 2.0 sur lequel, à côté des plateformes généralistes comme Facebook, Twitter et YouTube, apparaissent des sites Web spécialisés tels que The Right Stuff, VDare et Gab. C’est toutefois avec le Gamer Gate (2014) que le potentiel mobilisateur des outils virtuels comme le doxxing, le trollage ou le harcèlement devient évident. À partir de ce moment, l’extrême droite mène une chasse aux « Normies » pour élargir à droite le spectre du discours politique national. Dans ce processus, l’humour, l’ironie et la provocation sont les moyens prisés pour attirer de nouvelles recrues et surtout l’attention des médias.

Toujours en 2014 au Nevada, la victoire du rancher Cliven Bundy contre des agents fédéraux venus saisir son bétail montre qu’il est possible de faire reculer les autorités grâce à la menace de la violence organisée. À Ferguson, au Missouri, lors de manifestations contre le racisme, des membres des Oath Keepers, un groupe recrutant ouvertement d’anciens policiers et militaires, « assuraient la sécurité », équipés de fusils d’assaut et de gilets parre-balles.

Arrivée de Trump

Décidés à ne plus reposer uniquement sur des « guerriers du clavier », les leaders de l’extrême droite sont galvanisés par l’élection de Donald Trump qui s’est fait l’écho d’une partie de leurs préoccupations. Ils organisent une série de manifestations violentes qui culminent en 2017 à Charlottesville. Ce rallye tourne à l’émeute et, plutôt que d’unir le mouvement, montre la menace qu’il pose. Jusque-là obsédées par la menace islamiste, les autorités se tournent vers cette nouvelle menace négligée depuis 2001. L’année suivante, une manifestation organisée à Washington est un échec. Le refus du président de condamner la violence de Charlottesville est toutefois interprété comme une victoire.

La COVID-19 a donné un nouveau souffle à l’extrême droite américaine qui utilise les mesures sanitaires afin de mobiliser l’ensemble de la population contre l’ordre établi. Dans ce processus, le président qui a par exemple appelé des manifestants à « libérer » le Michigan de sa gouverneure démocrate a servi de relais à la rhétorique et aux actions de l’extrême droite. Tout au long de 2020, celle-ci a annoncé ses intentions, intimidé des manifestants, menacé des élus et autres représentants de l’ordre, allant parfois même jusqu’à se substituer à ceux-ci lors de manifestations.

Dans ce programme, Donald Trump n’est qu’un porte-parole, un symbole permettant de mobiliser un plus grand nombre de mécontents qui ne partagent pas, pour le moment, l’idéologie de l’extrême droite. Comme l’a montré l’assaut contre le Capitole, une foule motivée une fois encadrée peut contrecarrer une élection présidentielle. Elle peut même ressusciter le spectre de la guerre de Sécession (1861-1865) en amenant le drapeau confédéré dans le Capitole, ce que les rebelles de l’époque n’avaient pas réussi à faire. À la suite de l’attentat d’Oklahoma City mené par un suprémaciste en 1995, les autorités ont grandement affaibli l’extrême droite aux États-Unis. Espérons que la prise du Capitole provoquera une réaction similaire.

21 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 janvier 2021 06 h 28

    Les inégalités produisent les charlatans religieux de l'extrême droite.

    La tragédie des États-Unis se trouve dans les inégalités croissantes des dernières décennies. Quand les gens ordinaires ne trouvent plus les moyens de survivre adéquatement et quand les services publics manquent et quand une personne doit s'endetter pour avoir une intervention chirurgicale à l'hôpital, alors ces citoyens se tournent envers les charlatans religieux ou politiques qui prétendent réformer le système qui les a trahis.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 janvier 2021 09 h 09

      Absolument! Et, comme le raconte M. Langlois, la pandémie ouvre la voie à la contestation et au complotisme.

      Souvenons-nous des paroles et des comportements de Trump sur cette question. Pendant que les morts s'additionnaient, il organisation des assemblées électorales où ses fidèles s'entassaient, souvent sans masque. Souvenons-nous de ses propos sur le Dr Fauci!

      Le GOP et les élus républicains sont coïncés: ils ne peuvent, pour le moment, renier Trump;sinon les supporteurs d'extrême droite peuvent se revirer contre eux....même physiquement! C'est très préoccupant dans ce contexte de récession et de pandémie: il n'y a plus de repères!

      Ces gens-là répètent ad nauseam que l'élection a été volée; mais ils n'ont pas de preuve!

      Vrai que ces inégalités inacceptables ont conduit à cette situation.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 janvier 2021 16 h 04

      Mme Alexan, j'ai particulièrement apprécié votre métaphore hier: socialisme pour les plus riches; capitalisme pour les autres! Ça dit tout!

  • Francine Leclerc - Abonnée 14 janvier 2021 07 h 46

    Le Canada aussi doit se prémunir contre l'extrême droite

    Toujours très éclairants M. Langlois, vos apparitions télé, de même que ce texte.
    Nous sommes a l'aube d'un djiad de l'extrême droite aux États-Unis, mais pas seulement.
    De voir tous ces récalcitrants aux consignes, ces contestataires du voyage malgré les recommandations contraires.
    Exercer sa liberté sans conscience morale, sans solidarité pour sa communauté, afffirmer sa désobéissance sans contrainte ni conséquence.
    Nous voici a l'ère du chacun pour soi
    Comment récupérer cette masse d'étourdis?
    Est-il utopique de croire qu'une société mieux éduquée et mieux informée nous protège de ces dérives?

    • Cyril Dionne - Abonné 14 janvier 2021 10 h 25

      Le Québec doit se démunir contre toutes les extrêmes, surtout incluant celle de gauche. Aux États-Unis, elle a incendié, pillé et saccagé des quartiers au complet et on a demandé aux forces de l'ordre de mettre un genou à terre.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 janvier 2021 12 h 34

      MMe Leclerc écrit: "Toujours très éclairants M. Langlois, vos apparitions télé". Les gens affilliés à la Chaire Raoul-Dandurand sont très qualifiés..M. Langlois, étant prof, est un bon communicateur!

      Oui, justement hier soir à RDI!

    • Christian Roy - Abonné 14 janvier 2021 14 h 23

      @ Mme Leclerc,

      Associer l'extrême-droite à "tous ces récalcitrants aux consignes, ces contestataires du voyage malgré les recommandations contraires" m'apparait mala-droite !

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 janvier 2021 09 h 26

    L'extrême-droite galvanisée par les républicains

    Admettons qu'il y ait eu rencontre entre une personnalité déséquilibrée incarnant le trauma américain, comme Hitler et les mouvements antagonistes sous Weimar (Joachim Fest): un peuple arrogant qui n'a jamais connu de guerre sur son sol et qui fait face à un nouveau monde multipolaire. Il reste qu'on donne beaucoup trop de crédit à Trump. On oublie les Koch et les Mercer qui l'ont financé et qui lui ont donné son idéologie (Bannon, Breitbart, Miller, etc.) et les réseaux de Murdoch (Fox et WSJ) qui a dû fermer son journal du dimanche en GB après un scandale assourdissant.

    Et on oublie surtout le parti républicain et sa recette détaillée par l'ex-stratège républicain Rick Smith, maintenant membre du Lincoln Project anti-Trump: oubliez les idées, on vise le vétuste collège électoral. Les bases de données des républicains sur les citoyens américains sont inimaginables. Il suffit de contacter chaque électeur en mettant de côté les points de friction possibles. La collusion des républicains avec les émeutiers s'est manifestée par un appui tacite et actif. Bundy, que vous mentionnez, a beau nier l'existence du gouvernement fédéral; ça ne l'empêche pas de voter pour Trump et les républicains au fédéral.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 janvier 2021 13 h 25

      "L’extrême droite canadienne et américaine empoche des fortunes en diffusant en direct des discours haineux et des événements violents, comme l’attaque du Capitole de la semaine dernière.

      L’insurrection de Washington s’est ainsi convertie en véritable téléthon pour les extrémistes et les complotistes sur le site internet DLive, une plateforme utilisée par les amateurs de jeux vidéo pour diffuser des parties en direct."

      "Un drapeau canadien était visible en première ligne de l'assuat sur le Capitole"

      https://www.journaldemontreal.com/2021/01/14/le-telethon-des-fascistes-se-passe-sur-internet

    • Christian Roy - Abonné 14 janvier 2021 14 h 32

      @ Mme Labelle,

      Vous donnez ici une vision beaucoup plus large de la situation. Trump y apparait comme la pièce manquante d'un jeu casino...ou le GOP a pu faire banco en 2016 - à la grande surprise de sa tête d'affiche (et des sondeurs).

  • Pierre Grandchamp - Abonné 14 janvier 2021 09 h 51

    Le défi des républicains

    Prouver que l'élection a été volée, truquée; que les responsables des élections, fussent-ils républicains comme en Géorgie, ne furent que des pions. Que les votes par correspondance étaient une manoeuvre frauduleuse des démocrates!!!

    Les élus républicains sont pris entre l'écorce et l'arbre: 1- Les menaces, même physiques, de la part de certains membres de l'extrême droite s'ils reconnaissent que l'élection n'a pas été volée 2-leur propre réélection.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 janvier 2021 09 h 54

    « Les extrêmes se touchent » Louis-Sebastien Mercier

    Il y a deux extrêmes aux États-Unis, la gauche et la droite. Mais les bonnes âmes à la gauche toute du Québec ne parlent jamais des excès de cette gauche moribonde qui a saccagé des villes entières durant les émeutes de cet été aux USA. Encore plus ironique, cette gauche demandait qu’on réduise tous les budgets qui vont aux forces de l’ordre. La mairesse de Washington était une de ceux-là et maintenant elle demande plus de présence policière dans sa ville. Est-ce qu’elle va demander aux forces de l’ordre maintenant de poser un genou à terre lorsqu’il s’agit d’émeutiers de droite? Non, c’est seulement pour la gauche. Vous ne pouvez pas avoir l’argent du beurre, le beurre et en plus un sourire de la fermière avec cela, même en politique sauf pour les milliardaires médiatiques du Web.

    Oui, les armes circulent en profusion aux États-Unis ainsi que les groupes armés ou miliciens. Tout cela est garanti par leurs droits fondamentaux et constitutionnels, notamment le 2e amendement qui reconnaît la possibilité pour le peuple américain de constituer une milice bien organisée pour contribuer à la sécurité d'un État libre, et il garantit en conséquence à tout citoyen américain le droit de détenir des armes. Il faut dire aussi que la liberté d’expression est le droit fondamental le plus prisé et important pour les Américains et celui-ci trône dans le premier amendement de leur constitution.

    Encore une fois, les bonnes âmes du Québec oublient que les États-Unis ont vu le jour à partir d’une guerre civile qui opposait des Anglo-Saxons à d’autres Anglo-Saxons. Cette société utopique que sont devenus les Américains est enviée par tous sur la planète parce que cela a créé une vigueur non seulement politique et économique, mais aussi de droit. Les Patriotes avait aussi fomenté une rébellion ou insurrection contre l’empire britannique. La différence, c’est qu’ils ont perdu. L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs.

    • Jean-François Meiffren - Abonné 14 janvier 2021 12 h 08

      " Cette société utopique que sont devenus les Américains est enviée par tous sur la planète"... attention a la généralisation.
      Venat d'Europe, je peux vous dire que c'est pas le cas.
      L'amérique fascine, c'est sur mais de la a dire qu'elle est enviée par tous sur la planète, c'est un bien grand pas.

    • Raymond Labelle - Abonné 14 janvier 2021 21 h 43

      Les démocrates ont condamné les violences des émeutes. Tout en reconnaissant que les policiers avaient la gâchette ou le genou facile pour tuer des Noirs non armés.

      Ceci dit, aussi regrettables ces émeutes eussent-elles été, elles n'avaient pas pour but explicite d'empêcher la reconnaissance par les institutions démocratiques l'élection du président, elles ne constituaient pas une attaque directe contre la démocratie et la Constitution, comme l'ont été les attaques contre le Capitole.

      Qu'insinuez-vous M. Dionne par "L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs."? Que Trump a vraiment gagné les élections et que l'insurrection était légitime? Que si on lui jette l'opprobre, c'est que l'insurrection légitime a échoué?