Que reste-t-il du bien commun? - Le bien commun: pour l'égalité et la liberté

Depuis l'an dernier, l'actualité politique — forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales — a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Définir le bien commun n'est pas chose facile. D'abord, qui peut, à propos du bien commun, s'ériger en détenteur de la vérité? Ce concept ne doit-il pas relever d'une discussion publique, d'un débat où tous et toutes peuvent prendre la parole?

Il reste que, en nous appuyant sur des textes tels que la Déclaration universelle des droits de l'homme ou nos chartes des droits ainsi que sur des conventions internationales sur les droits des femmes ou sur l'environnement, par exemple, nous pouvons avancer quelques éléments de réponse à la question: «Qu'est-ce que le bien commun, ici et maintenant, au Québec et dans le monde?»

Premièrement, il nous faut réaffirmer que «tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit et en dignité», ne serait-ce que pour contester immédiatement cette affirmation. Le bébé de la femme pauvre et seule ne naît pas égal aux autres. À la naissance, son poids est souvent inférieur à celui d'un enfant de classe moyenne. Son espérance de vie sera plus courte que celle de l'enfant dont les parents sont riches et en bonne santé.

On parle ici du Québec, mais que dire de tous ces enfants du tiers-monde à qui le droit à la vie même est entravé par la faim, le froid, l'absence de logis, la guerre, etc. Non, les êtres humains ne naissent pas véritablement égaux, et voilà pourquoi il est si important de combattre l'inégalité par des politiques appelant à l'égalité. C'est d'ailleurs le sens même du politique: nous donner une organisation sociale qui permette à tous les êtres humains de se développer avec un maximum d'égalité des droits et des chances et de participer à la vie collective.

Deuxièmement, l'idée du bien commun appelle au développement d'une vision à long terme de la vie en société. La planète Terre elle-même est un bien extrêmement précieux que tous les êtres humains ont en commun. Un bien extrêmement malmené au nom d'impératifs financiers et industriels portés par des gens qui n'ont que le profit immédiat comme objectif.

Nous sommes ici au coeur de la mondialisation néolibérale, un système de pensée philosophique, économique et politique qui permet à une minorité de personnes de s'approprier le corps, le coeur et l'esprit d'autres humains, et ce pour leur seul bénéfice personnel. Les biens, ici, sont propriétés individuelles et n'ont rien de commun. Pourtant, les enfants et les petits-enfants des spéculateurs voudront, comme les autres, vivre sur une planète où l'on peut respirer, se nourrir, se laver dans une eau propre. Mais il est vrai que ceux-là pourront peut-être trouver refuge dans des ghettos dorés alors que les autres mourront de pollution.

Troisièmement, les grandes conventions internationales appellent à un certain idéal de justice et de liberté. Elles s'inscrivent en faux contre la discrimination envers les femmes, les enfants, les autochtones, par exemple. Elles interdisent la production et la vente des mines antipersonnel. Elles appuient le droit d'association syndicale.

Mais comment faire respecter ces droits élémentaires quand, au même moment, la communauté des États souscrit généralement aux diktats néolibéraux, dont le premier est le respect total de la liberté d'entreprendre: pas de règles, pas de politiques contraignantes pour les entrepreneurs ou spéculateurs, limitations maximales des prérogatives de l'État. On est très loin de la recherche du bien commun par un État garant du respect des droits humains fondamentaux!

Le bien commun, me semble-t-il, en appelle à l'idée d'une communauté des êtres humains. À une vision qui nous entraîne à rechercher l'intérêt général, un partage de la richesse, des savoirs, des beautés de la nature, une reconnaissance de notre interdépendance et, donc, de notre besoin de solidarité. Sinon, comment vivre? Certains y arriveront peut-être, s'ils sont hommes, blancs, riches et en bonne santé. Ils découvriront cependant, lorsque la maladie ou un autre malheur les atteindra, que l'on a besoin des autres.

Voilà pourquoi, à D'abord solidaires, nous n'avons cessé d'affirmer que la recherche du bien commun profite à tout le monde! La recherche du bien commun constitue la meilleure garantie de l'épanouissement personnel.

La riposte citoyenne

Nombreux sont ceux et celles qui n'endossent pas le discours aux accents férocement individualistes que tiennent de nombreux dirigeants politiques et économiques. Refusant le faux pragmatisme qui cache une idéologie de droite, dénonçant l'appel au réalisme qui n'est rien d'autre qu'un appel à la soumission, nous devons réfléchir à des solutions de rechange.

Réfléchir, c'est un premier pas, indispensable, vers l'action sociale et politique. Oui, réfléchir, parce que la conjoncture québécoise et mondiale réclame que nous nous inventions un avenir centré sur la recherche du bien commun. Dans cette réflexion, nous ne pourrons nous soustraire au bilan des gouvernements dictatoriaux qui, voulant imposer leur vision du bien commun à gauche, ont sombré souvent dans la barbarie. Il nous faut donc construire un Québec et un monde moderne où l'individu trouve sa place et sa liberté en même temps qu'il reconnaît sa dépendance vis-à-vis d'autrui et son nécessaire devoir de solidarité sociale.

La recherche d'autres possibilités n'est pas seulement oeuvre intellectuelle. Elle nous demande de nous engager dès aujourd'hui, au quotidien, elle exige que nous nous sentions responsables des autres, de nos proches, de nos communautés, du monde. Cela veut dire demeurer critiques, en état d'alerte, refuser «le confort et l'indifférence» qui permettent aux dirigeants de nous endormir. Et nous donner le droit de rêver, d'imaginer, d'inventer. Le monde n'est pas fait que d'opérations comptables!

Dans cette quête du bien commun, des difficultés surgiront, surgissent déjà: la confrontation des intérêts particuliers, même au sein des mouvements sociaux, les divergences d'opinion et de stratégie, la résolution des conflits entre personnes provenant de milieux divers — la ville et la campagne, par exemple —, le choc des cultures, etc.

Il nous faudra toujours nous demander pourquoi et pour qui nous voulons construire une véritable société juste. Nous questionner sur les incidences à long terme des solutions de rechange que nous proposons. Conjuguer l'action sociale et l'action politique, partisane ou non. Nous assurer, enfin, qu'un jour «tous les êtres humains pourront naître et vivre libres et égaux en droit et en dignité».