Les libertés en sursis

Certains organes et sites d’information, relayés par des politiciens et des commentateurs en mal de sensations, nous matraquent à longueur de journée avec leurs mensonges et leurs nouvelles préfabriquées, déplore l'auteur.
Photo: Manu Fernandez Associated Press Certains organes et sites d’information, relayés par des politiciens et des commentateurs en mal de sensations, nous matraquent à longueur de journée avec leurs mensonges et leurs nouvelles préfabriquées, déplore l'auteur.

La liberté ne vaut que fondée sur la vérité. Le mensonge la pervertit, l’approximation la déforme, l’omission la rend suspecte. Comment exercer son sens critique quand on cède à la tyrannie du caprice ou de la superstition ? Comment garder l’esprit lucide quand on ne distingue plus entre ce qu’on voit et entend et ce qu’on veut voir et entendre ? Si noble que soit l’ambition d’un parti ou d’un mouvement, rien ne justifie qu’on maquille ou omette la vérité pour atteindre le but souhaité. Dans tous les cas, la vérité doit être dite, même quand elle dérange, surtout si elle dérange. L’universitaire, le journaliste ou l’écrivain trahirait sa fonction s’il avait recours à des subterfuges indus pour prouver sa thèse.

Bien entendu, l’intellectuel, comme tout autre individu, a le droit de s’engager dans les causes politiques de son choix, mais ce n’est pas parce qu’il est fasciste qu’il peut se permettre de qualifier Auschwitz de « point de détail de l’histoire » (J.-M. Le Pen) ou parce qu’il est communiste qu’il peut décrire le goulag comme un « hôpital psychiatrique » (sic) pour les dissidents du régime. L’intellectuel porte une responsabilité particulière dans la confection du langage public, car il est, avec le politique, écouté plus qu’aucun autre, ses propos sont analysés et ses écrits, débattus. Les libertés souffrent quand elles sont blessées par ceux-là mêmes censés les promouvoir.

Un nouveau despotisme

Par despotisme, on entend d’habitude un régime autoritaire, répressif, usant et abusant de la force policière pour faire taire des opposants et éliminer des dissidents… Aujourd’hui, une forme plus subtile de despotisme, plus insidieuse, moins musclée mais tout aussi virulente, s’est développée — et c’est là sa particularité —, non pas dans des régimes autoritaires, mais au sein des démocraties libérales profitant de la liberté d’expression, commune à toute démocratie, pour précisément faire taire toute opposition politique ou intellectuelle.

Des journalistes qui dénoncent une collègue (Wendy Mesley de la CBC), des étudiants qui dénoncent leur enseignante (Verushka Lieutenant-Duval, de l’Université d’Ottawa), parce qu’elles essayaient de mettre le mot « nègre » dans son contexte et d’en comprendre la douloureuse signification — on veut supprimer un mot, pensant ainsi supprimer la souffrance, au lieu de saisir la portée de ce mot pour en dégager la terrible blessure ; des étudiants de McGill qui demandent à leur université de retirer le titre de « professeur émérite » à un enseignant à la retraite, Philip Carl Salzman, pour des propos qu’ils jugent inappropriés : la liste des pressions morales et intellectuelles exercées sur des professeurs, des conférenciers ou des journalistes s’étire à l’infini.

Ce qui est navrant, c’est que l’on demande aux victimes de ces pressions de s’excuser, comme si le simple fait d’accuser équivalait à une condamnation en bonne et due forme. Pire : les autorités universitaires ou télévisuelles, en principe garantes des libertés d’enseignement et médiatiques, se rangent du côté des accusateurs. Le diktat du ressentiment sur la vérité, de l’opinion sur le fait est à la source de l’abdication des autorités et fait peser une épée de Damoclès sur les libertés publiques. Le passé, on ne le trie pas selon ses humeurs ; le tragique du passé, on ne le déboulonne pas, on l’assume dans son intégralité.

Un langage politique dévoyé

Parallèlement à ce despotisme — et se nourrissant l’un l’autre —, un langage politique d’un genre nouveau est en train d’imprégner les esprits. Manichéen, clivant, réducteur, il exploite les instincts les plus crus, sait manipuler les plus récentes technologies, exacerbe les peurs et les préjugés, n’hésite pas à proférer les mensonges les plus éhontés, cultive et distille la haine de l’ennemi qu’il voit partout autour de lui, mais proscrit la nuance, le raisonnement, la mesure, le sens critique. Et parce qu’il s’adresse aux émotions, ce langage trouve toujours un public prêt à l’entendre et à en faire son bréviaire. C’est bien de « bréviaire » qu’il s’agit puisqu’il emprunte au religieux ses travers et ses démons, c’est-à-dire le fanatisme et la diabolisation de l’autre. Bref, on ne fait pas dans la dentelle.

Certains organes et sites d’information, relayés par des politiciens et des commentateurs en mal de sensations, nous matraquent à longueur de journée avec leurs mensonges et leurs nouvelles préfabriquées. « Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité », écrivait Aldous Huxley en 1931 dans Le meilleur des mondes. Le titre d’un éditorial du Washington Post du 27 septembre 2019 en dit long sur notre époque : « Does truth still matter ? » Qu’on se rappelle la propagande éhontée, médiatique et politique qui a précédé l’invasion de l’Irak en 2003 ! Aujourd’hui, la palme de la perversion intellectuelle revient aux expressions « fake news » et « alternative facts » : aucune ne nie le fait, mais la première disqualifie le journaliste ou le média qui l’énonce, disqualifiant par là même le fait lui-même, la deuxième répond à une critique en insinuant que « ma vérité est plus vraie que la vôtre ». La perversion consiste à semer la confusion, à subvertir la vérité et accessoirement à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

« Le langage politique […] est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent » (George Orwell, Essais, articles, lettres, 1945-1950).

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