Trump et les médias sociaux

«Sans ces nouveaux médias où circulent tout à loisir la haine et la bêtise, et où le débat se résume le plus souvent à un échange d’insultes et de petites phrases assassines, Trump ne serait sans doute pas devenu le monstre politique qu’il est aujourd’hui», affirme l'auteur.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse «Sans ces nouveaux médias où circulent tout à loisir la haine et la bêtise, et où le débat se résume le plus souvent à un échange d’insultes et de petites phrases assassines, Trump ne serait sans doute pas devenu le monstre politique qu’il est aujourd’hui», affirme l'auteur.

On apprenait il y a quelques jours qu’à la suite de l’émeute du Capitole plusieurs médias sociaux, dont Facebook et Twitter, suspendaient les comptes de Donald Trump. Bien sûr, on ne peut que se réjouir de cette entrave imposée au pouvoir de nuisance de l’occupant en sursis de la Maison-Blanche qui abuse de sa position pour jouer les incendiaires et menacer les institutions politiques de son propre pays.

Il ne faudrait pas toutefois que l’arbre cache la forêt. L’arbre, c’est Trump, et les Américains seront fort heureusement débarrassés très bientôt — et on l’espère, définitivement — de ce leader nocif ; la forêt, ce sont lesdits médias sociaux, qui, eux, vont rester.

En dépit de tout le mal que l’on peut penser de Trump, de son indécence et de son total irrespect pour les normes démocratiques, en suspendant ses comptes, les Facebook, Twitter et consorts s’arrogent eux aussi un pouvoir discrétionnaire qui n’a rien à voir lui non plus avec les normes et principes de la démocratie.

Évidemment, cette suspension est probablement légale, puisque ces compagnies médiatiques sont des firmes privées qui peuvent donc élaborer leurs propres normes en matière de diffusion. Mais, en même temps, elles ont à l’évidence un tel rôle social, voire politique, qu’il y a quelque chose d’inquiétant à les voir ainsi censurer celui qui demeure malgré tout, pour deux semaines encore, le chef de l’État en titre des États-Unis. Au-delà du cas Trump, c’est surtout le signe que la parole publique se voit assujettie aux règles édictées par des compagnies dont l’objectif premier est de faire du profit. D’autant plus que les règles en question brillent souvent par leur caractère arbitraire, voire font carrément fi des lois. On rappellera à ce sujet que Facebook a censuré voilà quelques années le tableau de Gustave Courbet L’origine du monde, mais qu’il a fallu des interventions répétées des pouvoirs politiques pour que la même compagnie suspende des comptes islamistes qui faisaient la promotion du terrorisme.

Des lois

Ce qui n’est pas non plus pour rassurer, c’est la tentation qu’éprouvent les États de se décharger sur ces compagnies multinationales de l’application des lois qui limitent la liberté d’expression. Ainsi, en juin dernier, en France, la loi Avia stipulait notamment que les propos haineux devaient être retirés sous 24 heures de n’importe quel site Internet, faute de quoi les sites visés risquaient de se voir imposer de sévères amendes. On imagine sans peine le zèle dont auraient su faire preuve les hébergeurs de contenu pour éviter de telles sanctions. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Conseil constitutionnel a invalidé certaines dispositions de cette loi, car ce n’était pas, selon lui, à des opérateurs privés de décider du caractère illégal de certains propos, mais à un juge. Peut-être faut-il voir, de la même façon, dans la décision prise par des réseaux sociaux surpuissants de censurer Donald Trump, moins une avancée démocratique qu’une étape de plus dans le recul de l’État et la privatisation néolibérale de pouvoirs ou de responsabilités qui devraient demeurer ceux de gouvernements élus.

Sans doute faudrait-il aussi s’interroger sur la responsabilité qui est celle de ces réseaux sociaux dans la polarisation de l’opinion publique (favorisée par les algorithmes, mais aussi par une dépersonnalisation qui fonctionne comme un véritable inhibiteur d’empathie) et le pourrissement de la conversation démocratique qui, s’ils n’ont pas fait directement le lit de Donald Trump, ont certainement joué un rôle dans son élection. Sans ces nouveaux médias où circulent tout à loisir la haine et la bêtise, et où le débat se résume le plus souvent à un échange d’insultes et de petites phrases assassines, Trump ne serait sans doute pas devenu le monstre politique qu’il est aujourd’hui.

Il faut être conscient que la libération de la parole et surtout cette mise en concurrence généralisée des individus par les réseaux sociaux n’ont pas le moins du monde favorisé — ainsi qu’on aurait aimé le croire — une démocratisation accrue, mais ont plutôt offert une prime aux discours qui font la place la plus grande aux positions extrêmes, ainsi qu’à l’agressivité et à la vulgarité. On ne doit pas confondre cette foire d’empoigne avec une agora. Favorisant l’affect plutôt que la réflexion et l’intelligence, ces discours intempestifs et injurieux (dont Trump et ses soutiens n’ont malheureusement pas le monopole) sont en train — pour le plus grand bénéfice de ceux qui font leur beurre de tous ces clics — de faire triompher la déraison comme de mettre en péril nos régimes démocratiques.

12 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 12 janvier 2021 00 h 38

    L'incitation à la violence ne constitue pas la liberté d'expression.

    La liberté d'expression ne veut pas dire que l'on puisse promouvoir la haine et l'incitation à la violence avec impunité. Il y'a déjà des lois qui limitent la haine et le "bullying" sur les réseaux sociaux. Il faudrait simplement appliquer les lois pour promouvoir le débat, mais avec civilité.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 janvier 2021 08 h 32

      Primo Mme Alexan, est-ce que vous nous dites que vous êtes d’accord que les GAFA s’arrogent le droit de censurer et de contrôler le débat public lorsque la situation ne fait pas leur affaire. Donc, des firmes privées qui n’ont aucun intérêt public, mais bien un pour pouvoir faire des profits sans limite en s’assurant d’avoir le monopole sur tout ce qui est publié ou non. À ce que je sache, Donald Trump est encore le président élu du pays le plus puissant de la planète. S’il y a eu incitation à la haine ou diffamation, ce sont aux cours de justice de s’en occuper, pas les multimilliardaires Mark Zuckerberg de Facebook ou Jack Dorsey de Twitter de décider ce qui est acceptable ou non en société. À ce que je sache, aucun des dirigeants de Facebook, Twitter, Instagram et j’en passe n’ont jamais été élu par qui que ce soit.

      Deuxio, le premier amendement de la constitution américain est pourtant limpide. Il protège notamment la liberté de religion, de la presse et le droit de pétition au gouvernement. Cela dit, il protège surtout la liberté d’expression et le droit de se rassembler. Ensemble, ces cinq libertés garanties, font du peuple des États-Unis d’Amérique, le plus libre du monde.

      Tertio, toute personne a droit à la liberté d'expression, ce qui comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix et nul ne peut être inquiété pour ses opinions. En d’autres mots, il a la liberté d’exprimer ses opinions et la conserve encore cette liberté après avoir parlé.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 janvier 2021 11 h 40

      À monsieur Dionne: La liberté d'expression ne veut pas dire l'incitation à la haine et à la violence. C'est la loi déjà en place, pas les GAFA qui censurent!

    • Marc Therrien - Abonné 12 janvier 2021 18 h 16

      M. Dionne,

      Vous percevez le peuple des États-Unis comme le plus libre au monde. Pensez-vous que cette frange du peuple qui est mue davantage par les émotions primaires telles la peur et la colère que par la réflexion raisonnée qui prédisposent aux agirs violents est vraiment libre? C’est Hervé Bazin qui disait : « Quand la loi redevient celle de la jungle, c'est un honneur que d'être déclaré hors-la-loi. »

      Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 13 janvier 2021 16 h 10

      @ M. Dionne,

      Vous écrivez: "S’il y a eu incitation à la haine ou diffamation, ce sont aux cours de justice de s’en occuper, (...)"

      La Chambre des représentants est en train d'y voir actuellement... destitution fort bienvenue à la clé. Y faut ce qu'il faut.

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 janvier 2021 08 h 33

    M. Trump n'est pas bâillonné

    En effet, en tant que président, il peut convoquer une conférence de presse à laquelle tous les médias accourront.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 12 janvier 2021 08 h 37

    Tout le monde parle...

    La question à se poser est la suivante : tout le monde mérite-t-il une tribune d'envergure mondiale pour s'exprimer? Il faudrait que le documentaire «The Social Dilemma», qui démontre avec brio les tactiques de ces réseaux pour attirer et retenir les usagers et pour les maintenir dans une bulle où ils ne sont jamais exposés à une opinion contraire, soit diffusé partout et traduit dans toutes les langues. C'est l'existence même de ces réseaux qui devrait être remise en question. Comme ça n'arrivera jamais, on pourrait à tout le moins les tenir responsables des dommages qu''ils provoquent en toute impunité. Twitter, qui a fait beaucoup d'argent grâce à Donald Trump depuis 2016, se rend compte tout à coup qu'il n'est pas fréquentable? Parions que s'il avait été réélu, cette illumination ne se serait jamais produite. Le problème de M. Trump, c'est qu'il n'est plus de facto président et qu'il n'est plus «cool». Il a perdu avec le pouvoir présidentiel une grande partie de son pouvoir d'attraction. Voilà ce qui est inacceptable pour Twitter et consorts.

  • Yves Corbeil - Inscrit 12 janvier 2021 10 h 25

    L'information, c'est quoi

    La mission est supposé être d'informer le publique. Alors comment se fait-il qu'il y ait de plus en plus de journalistes de renoms qui se retrouve sur la plateforme Substack? faudrait peut-être y réfléchir car les médias traditionnels sont devenu trop politique comme ceux des plateformes numériques qui elles aussi censure ce qui doit circuler ou pas maintenant. Lire ce que tu veux entendre ne favorise pas l'ouverture des esprits, cela ne fait que conforter les gens dans leurs positions et si maintenant on censure ceux qui pensent à côté de la boite, où est-ce qu'on se dirige. Raison pourquoi plusieurs ont quitté ces plateformes traditionnels qui n'acceptaient pas de publier les articles qui n'étaient pas en conformité avec la ligne éditoriale ou la ligne de « parti » du média si vous préférez.

    Matt Taibbi et Glenn Greewald ont écrit des chroniques sur le sujet récemment et il est intérressant de constater comment la manipulation de l'opinion publique s'opère dans toutes les plateformes plus traditionnels ou la majorité qui s'informe puise ses sources.

    • Christian Roy - Abonné 13 janvier 2021 16 h 31

      Penser trop souvent "à cöté de la boite" peut faire en sorte de se retrouvez au coeur du Capitole, arborant un casque de Vicking cornu, un visage peinturluré au couleur du drapeau national, en bédaine, un certain 6 janvier 2021 après-midi; puis de devenir tête d'affiche des réseaux d'informations comme shaman autoproclamé d'un groupe étrange et conspirationniste; de contacter soi-même au FBI pour s'identifier en ayant l'impression de n'avoir enfreint aucune loi et de se voir surpris d'être inculpé !!!

      Quelqu'un peut s'enfermer dans une marge et se trouver soudain instrumentalisé par plus malin que soi.

      La question qui reste est celle-ci: comment ne pas succomber à cette idée d'être dans le vrai, en tout temps ? Surtout lorsqu'on ne peut contrôler soi-même l'information que l'on absorbe.

  • Yves Corbeil - Inscrit 12 janvier 2021 10 h 36

    L'information suite

    Peut-être que ce ne sera pas publier, enfin c'est de l'information neutre qui mérite d'être lue pour favorisé une prise de conscience des médias sur leurs dérives partisanes mais surtout sur la confluence de nos mondes physique et numérique et l'influence que cela provoque sur l'opinion publique.

    https://taibbi.substack.com/p/we-need-a-new-media-system?token=eyJ1c2VyX2lkIjoxODkxODA2NiwicG9zdF9pZCI6MzEyNTEyMTUsIl8iOiJRQi9zcSIsImlhdCI6MTYxMDQ2NTU0OCwiZXhwIjoxNjEwNDY5MTQ4LCJpc3MiOiJwdWItMTA0MiIsInN1YiI6InBvc3QtcmVhY3Rpb24ifQ.MgBqT24pBK_thpBh_CEDfQLA-v-5w8FziVJQxuWKC6I

    https://greenwald.substack.com/p/how-silicon-valley-in-a-show-of-monopolistic?token=eyJ1c2VyX2lkIjoxODkxODA2NiwicG9zdF9pZCI6MzEyODU2OTcsIl8iOiJRQi9zcSIsImlhdCI6MTYxMDQ2NTU3MiwiZXhwIjoxNjEwNDY5MTcyLCJpc3MiOiJwdWItMTI4NjYyIiwic3ViIjoicG9zdC1yZWFjdGlvbiJ9.8IQf3p9lCDj6-CU0Z8j_-KnvJIqCXG198x7LRAKlT7A

    https://www.ladn.eu/media-mutants/presse-et-nouvelles-ecritures/top-newsletters-plus-lues-plateforme-substack/

    Ça ne sera probablement pas publier mais j'aurai essayé.