Bibliothèque en quête d’imagination

La Bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, est laissée en friche depuis 2004.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La Bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, est laissée en friche depuis 2004.

Que faire avec la bibliothèque Saint-Sulpice, laissée en friche rue Saint-Denis depuis 2004 ? Il y a quelque temps, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, nous avait donné un début de réponse. Après quatre ans de travail, le projet BAnQ Saint-Sulpice, qui devait transformer la bibliothèque en bibliothèque-laboratoire pour adolescents, a été abandonné sans cérémonie. Cette décision malheureuse prolonge le calvaire de ce haut lieu de notre patrimoine culturel, architectural et historique. Si le gouvernement Legault ne jette pas l’éponge d’ici là, nous devrons attendre encore des années avant que Saint-Sulpice rouvre ses belles portes de fer forgé. Des années de délabrement supplémentaire pour un édifice qui a déjà assez souffert.

Et si on pouvait faire autrement ? Rien ne condamne notre patrimoine bâti à dépérir entre deux cycles d’appels à projets. Partout dans le monde, une autre façon de voir les espaces vacants prend tranquillement racine : l’occupation transitoire. Une façon de mettre des espaces vacants ou sous-utilisés au service de la collectivité. À Montréal, L’Entremise, une entreprise d’économie sociale lancée par des jeunes spécialistes passionnés par le droit à la ville et l’architecture durable, se consacre depuis plusieurs années à « connecter des personnes sans espaces à des espaces sans personne ».

Un premier projet pilote d’Entremise, le projet Young, a donné un dernier souffle à un entrepôt vacant de Griffintown en partenariat avec la Ville de Montréal et d’autres acteurs du milieu. Pendant 22 mois, une trentaine d’organismes culturels et communautaires, d’artistes et d’entrepreneurs sociaux ont pu travailler, échanger et construire ensemble dans un lieu métamorphosé pour l’occasion. Le projet, qui a pris fin l’an dernier, est un succès retentissant. Depuis, Entremise a réalisé une étude sur l’occupation transitoire de l’ancienne gare d’autocars de Montréal pour le compte de la Ville : « l’îlot Deli ». Il est facile d’imaginer le potentiel d’un projet d’occupation transitoire de la bibliothèque Saint-Sulpice si Entremise et des partenaires issus de la collectivité, comme la Maison du savoir et de la littérature, avaient comme toile ce petit bijou de l’architecture Beaux-Arts.

En matière de protection et de mise en valeur de notre patrimoine bâti, le gouvernement passe généralement aux nouvelles pour les mauvaises raisons. On ne compte plus les maisons patrimoniales victimes de démolitions sauvages : il faut patienter des années pour classer un bâtiment patrimonial, mais pour le raser au bulldozer, c’est beaucoup plus expéditif. Dans un rapport accablant dévoilé cette année, la vérificatrice générale blâmait d’ailleurs le ministère de la Culture pour son absence de leadership, de vision et de cohérence. La ministre Roy a beau avoir injecté des millions de dollars cet automne, le gouvernement se donne bien peu de moyens au vu des besoins : le projet BAnQ Saint-Sulpice, par exemple, avait déjà englouti 6 millions de dollars avant même que les travaux ne commencent.

Au cabinet de la ministre, on nous assure que les temps ont changé et que la protection du patrimoine bâti fait désormais partie des priorités. François Legault a même promis que le gouvernement allait trouver « une belle utilisation » à la bibliothèque Saint-Sulpice. Nous espérons que les projets à l’étude connaîtront un autre sort que la BAnQ Saint-Sulpice ou la vingtaine de projets rejetés depuis quinze ans. En attendant, ouvrir les portes de la bibliothèque à la collectivité, aux organismes, aux artistes et aux citoyens du Quartier latin enverrait un signal fort à ceux et celles qui doutent encore de l’engagement de la Coalition avenir Québec pour notre patrimoine bâti.

Campus privé d’étudiants, centre-ville sans achalandage, le Quartier latin a été durement touché par la crise. Les commerces fermés côtoient l’insécurité alimentaire et l’itinérance : ici, les inégalités sociales crèvent les yeux. Et que dire de la vie culturelle du quartier, pratiquement mise à mort depuis le début de la pandémie ? Elle aussi, il faudra la relancer. À son ouverture, en 1915, Saint-Sulpice était la plus grande bibliothèque francophone de la ville, accueillant expositions, concerts et causeries au cœur d’un quartier en pleine effervescence. Aujourd’hui, elle peut retrouver son rôle de premier plan dans le quotidien de la communauté qui l’entoure. Tout ce qui lui manque, c’est un peu d’imagination du côté des décideurs politiques.

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