L’école, principal lieu d’éclosions

Les écoles publiques voient les améliorations à apporter pour diminuer les risques de transmission, mais n’ont pas la latitude pour les appliquer et garantir un retour en classe sécuritaire, estime l'autrice. 
Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse Les écoles publiques voient les améliorations à apporter pour diminuer les risques de transmission, mais n’ont pas la latitude pour les appliquer et garantir un retour en classe sécuritaire, estime l'autrice. 

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.


 

Le parc est vide. La COVID-19 est passée par là, confinant presque toutes les classes de l’école primaire du quartier. D’ordinaire fourmillant d’enfants qui jouent, patinent, roulent des balles dans la neige avant de les empiler et d’y planter la carotte qui en fera un personnage, le parc est recouvert d’un voile de silence. La guerre des tuques de jadis a laissé place à un combat contre un ennemi de moins en moins invisible, qui fait de plus en plus de victimes au compteur.

L’automne s’était pourtant bien déroulé, rythmé par les lavages de mains, l’hygiène respiratoire, les récrés sans déborder du carré, les amis qu’on adore mais à qui l’on ne donne plus de câlins, les professeurs dévoués mais dorénavant masqués. Puis, tandis que Charlebois recommençait à chanter « Quand décembre revient », les premiers cas sont arrivés.

D’abord restreints à un, puis à deux groupes-classes, ils se sont mis à faire boule de neige, entrant dans l’école par diverses portes et s’y propageant à la vitesse de l’éclair entre enfants, membres du personnel et leurs familles.

Arrêt covidien sur image

Commençant à me sentir mal, courbaturée jusqu’au bout des doigts, j’avais interrompu l’écriture de ce texte. Puis, le 25 décembre, en guise de cadeau de non-Noël, j’ai moi-même reçu un diagnostic positif à la suite de celui de ma fille.

Dans les jours qui ont suivi, aux prises avec un violent mal de tête et une perte presque totale de mon odorat, je me suis levée compulsivement chaque nuit pour aller sentir le pain de savon. Quand il ne sentait rien ou presque, je descendais à la cuisine et retirais la peau d’une clémentine en espérant retrouver son odeur zestée et acidulée si réconfortante. Quand un fragment de début d’effluve pointait, j’étais rassurée, j’avais encore espoir. Puis, je croquais dans un abricot séché pour vérifier si je goûtais encore, et j’ouvrais le sac de café et y plongeais le nez pour mettre une fois de plus mon odorat à l’épreuve.

Tout n’était pas parti, mais tout était plus lointain, en décalage. Un flou. Mes pensées emmêlées m’entraînaient vers Gilles Lipovetsky, qui parlait, dans L’ère du vide, d’une perte de sens. Ironiquement, à l’ère de la COVID, c’est carrément un sens que l’on perd ; celui de l’odorat, qui s’amenuise, pendant que l’on cherche plus que jamais comment on s’en sortira et, aussi, ce qui ressortira de tout cela… Cicatrices, deuils, apprentissages, rage de vivre, de toucher, de prendre dans nos bras, de se parler à deux pouces du visage, de se frôler juste parce qu’on peut, de sentir. De sentir.

Trop d’écoles en éclosion

L’éclosion à notre école aura totalisé 78 cas, seulement chez le personnel et les élèves, soit environ une personne sur huit. Or, des victimes collatérales qui n’évoluent pas physiquement à l’école, la Direction régionale de la santé publique ne souffle point mot dans son analyse. Les parents et fratries touchés ne sont pas comptabilisés dans le bilan, certains peinant encore à remonter la pente.

À l’heure où le retour en classe est à nos portes, je me réjouis que ma fille puisse retrouver ses camarades — mais pas dans les conditions actuelles. Car si une école primaire, qui a appliqué les protocoles et fermé préventivement des classes avant même la conclusion des enquêtes épidémiologiques, a été aux prises avec une telle éclosion, c’est que personne n’est à l’abri.

Mes attentes envers le plan de Roberge sont grandes. Mais après des mois de demi-mesures et d’improvisation, je parie à 100 contre 1 qu’elles seront déçues. Il y a un grand coup de barre à donner dans les écoles pour que les libertés avalées par le couvre-feu ne le soient pas en vain, pour que des parents cessent par extension d’être atteints. Prenons les aérosols au sérieux, installons des détecteurs de CO2 et purificateurs d’air à filtre HEPA dans les classes qui en requièrent, formons vite et bien plus d’éducateurs à l’enfance pour que les ressources soient suffisantes, notamment lors des journées pédagogiques qui exigent pour l’instant de mélanger les bulles-classes, donnons aux familles le choix d’opter pour l’enseignement à distance sans exemption médicale, déployons une Classe de madame Marie-Ève nationale à laquelle tout enfant mis en quarantaine peut se connecter pour soulager son ou sa titulaire un brin, exigeons des enfants du primaire qu’ils portent le masque en classe dès la quatrième année comme en Ontario, resserrons les protocoles de la Santé publique et isolons aussi les fratries lorsqu’un membre de la famille voit sa classe être fermée.

L’école est le principal lieu d’éclosions à Montréal. Ce n’est pas seulement la faute à « pas de chance », mais aussi à celle de protocoles lousses comme une tuque mal attachée. Les frontières entre le milieu scolaire et la maison sont perméables, et les analyses manquent de finesse pour témoigner des transmissions de l’enfant vers son parent. Surtout, pour l’heure, les écoles publiques ont les pieds et les poings liés par les directives ministérielles : elles voient les améliorations à apporter pour diminuer les risques, mais n’ont pas la latitude pour les appliquer et garantir un retour en classe sécuritaire.

Au moment où je conclus ce texte, l’Ontario n’est plus certain de rouvrir ses écoles lundi. Espérons que notre ministre de l’Éducation fasse tout le nécessaire. Car plus on tarde à agir sérieusement, plus les marques de cette pandémie risquent d’être indélébiles, comme le colorant des balles de neige des sœurs Tremblay sur une veste en mouton. Ça ne sent pas bon.

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