Pour un meilleur accès aux services en santé mentale

«L’accent mis sur la psychothérapie ces dernières semaines sur les scènes médiatique et politique nous semblait avoir laissé dans l’ombre des professionnels et des interventions en mesure de répondre aux besoins de la population, renforçant ainsi l’idée selon laquelle la psychothérapie est la principale voie à privilégier en santé mentale», estiment les signataires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «L’accent mis sur la psychothérapie ces dernières semaines sur les scènes médiatique et politique nous semblait avoir laissé dans l’ombre des professionnels et des interventions en mesure de répondre aux besoins de la population, renforçant ainsi l’idée selon laquelle la psychothérapie est la principale voie à privilégier en santé mentale», estiment les signataires.

Le contexte actuel lié à la pandémie de COVID-19 est un terrain fertile au développement de troubles mentaux. Des enquêtes québécoises et internationales mettent en évidence le fait que les niveaux de détresse psychologique sont élevés depuis le début de la pandémie dans plusieurs couches de la population. La psychothérapie étant reconnue pour son efficacité dans le traitement des troubles mentaux, les enjeux liés à son inaccessibilité ont donc été décriés (avec raison) ces dernières semaines.

Avant même le début de la pandémie, la lourdeur des listes d’attente pour l’accès aux services en santé mentale dans le réseau de la santé et des services sociaux (RSSS) était déjà très importante. D’ailleurs, plus de 18 000 personnes au Québec sont dans l’attente d’un service public en santé mentale. La situation actuelle est donc alarmante, puisqu’on ne sait trop comment le RSSS déjà sursaturé arrivera à répondre à l’augmentation du nombre de demandes en santé mentale. Il devient donc incontournable d’aborder le problème de l’accessibilité des services de première ligne en santé mentale dans une perspective globale.

Les enjeux soulevés durant les dernières semaines concernant l’accessibilité à la psychothérapie révèlent une préoccupation sous-jacente, soit la conception selon laquelle la psychothérapie est LA solution unique à toute demande d’aide en lien avec la santé mentale. Bien que nous reconnaissions son efficacité documentée scientifiquement, nous nous inquiétons du fait qu’elle est souvent présentée comme la seule « pratique probante » pour répondre aux besoins de santé mentale, alors qu’il appert qu’un traitement de psychothérapie devrait être requis surtout pour les cas complexes, qui ne répondent pas aux autres traitements de première ligne. Or, le besoin de consultation en santé mentale peut se faire sentir peu de temps après l’apparition des premiers symptômes et d’autres services peuvent aussi s’avérer adaptés et efficaces. De plus, dans plusieurs cas, une mise en place rapide de services psychosociaux peut faire en sorte d’éviter une détérioration de l’état de santé mentale. C’est pourquoi l’éventail des autres interventions psychosociales disponibles en première ligne mérite d’être davantage considéré.

Diversité des approches

Les services de première ligne en santé mentale visent la prévention des troubles mentaux et la promotion de la santé mentale. Ils sont en quelque sorte la porte d’entrée de notre système et peuvent être offerts par les GMF, les CLSC et certains organismes communautaires. Par cette porte d’entrée, les personnes peuvent recevoir des services de diagnostic/évaluation, de traitements et de réadaptation. Parler de services de première ligne, c’est donc parler, oui, de psychothérapie, mais également d’intervention de crise, de psychoéducation, d’intervention familiale, d’accompagnement social et de soutien à l’autogestion. De multiples professionnels du RSSS et du milieu communautaire sont à l’œuvre pour fournir ces services, qu’il s’agisse de travailleurs sociaux, de psychoéducateurs ou de psychologues. Bien que chacune de ces professions se distingue par une expertise qui lui est propre, elles partagent aussi certaines actions communes à l’ensemble des disciplines de la relation d’aide.

Il importe de souligner la grande diversité et la richesse des approches utilisées par ces professionnels, lesquelles vont au-delà des quatre grands modèles mis en avant dans le cadre législatif de la psychothérapie au Québec (modèles psychodynamique, humaniste, systémique, cognitif-comportemental). On pense notamment aux approches motivationnelle, narrative, centrée sur les forces et sur les solutions. Ces approches, fréquemment utilisées en santé mentale, sont fondées sur des « données probantes », car elles disposent d’appuis empiriques solides dans les écrits scientifiques. Elles peuvent être utilisées non seulement en intervention sociale, mais également en psychothérapie. Il est fondamental qu’elles soient connues de la population et accessibles. En effet, la diversité du panier de services et la possibilité pour les usagers de choisir ce qui convient le mieux à leurs besoins constituent deux déterminants importants du rétablissement en santé mentale.

Toutefois, nous devons aussi mentionner que, si les différents intervenants ont leurs forces, ils ont aussi leurs limites, lesquelles peuvent être liées à leur profession initiale, mais aussi à leur formation quant à l’utilisation de différentes approches et quant à certaines problématiques. Il est ainsi essentiel de miser sur la complémentarité des expertises pour répondre à l’ensemble des besoins en santé mentale de la population. L’utilisation maximale du champ de pratique de chacun, la reconnaissance de zones communes, la pratique en multidisciplinarité et en interdisciplinarité apparaissent indispensables afin de faire une utilisation optimale des ressources dans le RSSS.

Notre position ne devrait pas être perçue comme un clivage de la psychothérapie. Plutôt, nous croyons que cette dernière fait partie de la diversité des interventions disponibles et qu’elle contribue grandement, comme les « autres », à répondre à cet enjeu de santé publique qu’est la santé mentale. L’accent mis sur la psychothérapie ces dernières semaines sur les scènes médiatique et politique nous semblait avoir laissé dans l’ombre des professionnels et des interventions en mesure de répondre aux besoins de la population, renforçant ainsi l’idée selon laquelle la psychothérapie est la principale voie à privilégier en santé mentale. Or, comme nous avons tenté de le démontrer, de multiples approches sont possibles et disponibles pour répondre à la diversité des besoins de la population.

* Cette lettre est cosignée par 22 personnes :

Pamela Alvarez-Lizotte, Doctorante en travail social, Université Laval 

Stéphanie Arsenault, Professeure titulaire à l'École de travail social et de criminologie, Université Laval 

AutonHommie, Centre de ressource pour hommes

Christiane Bergeron-Leclerc, Professeure titulaire en travail social, UQAC 

François-Olivier Bernard, Chargé d'enseignement en travail social, Université Laval 

Normand Brodeur, Professeur agrégé à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval

Cécile Cormier, Professeure régulière en travail social, UQAR

Bernadette Dallaire, Professeure titulaire, École de travail social et de criminologie, Université Laval

Morgan Doireau, Travailleuse sociale

Carole Dozo, Cheffe de l'équipe APIR du programme intersectoriel Clés en Main

Annie Dumont, Ph. D., Étudiante au postdoctorat, Psychoéducation, Université de Sherbrooke

Sophie Éthier, Professeure titulaire à l'École de travail social et de criminologie de l’Université Laval 

Virginie Gargano, Professeure adjointe, École de travail social et de criminologie, Université Laval 

Christian Guillemette, T.S., O.C. et chargé de cours en travail social, UQAR 

Louise Lizotte, Intervenante en santé mentale 

Nathalie Lucas Intervenante en santé mentale 

Marie-Hélène Morin, Professeure en travail social 

Justine Oudart, Étudiante en travail social, Université Laval

Paola Perdomo, Intervenante en santé mentale 

Guillaume Perron, Intervenant, chargé de cours et professeur de stage, UQAR 

Judith Riendeau, TRA, thérapeute en relation d'aide MD

Annie Vézina, Doctorante en travail social, Université Laval 

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