Penser la pandémie avec George Orwell

«Ici comme là, c’est un
Photo: Justin Sullivan Getty Images via Agence France-Presse «Ici comme là, c’est un "1984" que l’on voudrait prophétique que l’on convoque, sous les traits archétypaux et le regard omniprésent de Big Brother», écrit l'auteur.

Depuis maintenant plusieurs mois fleurissent, dans certaines chroniques et sur les réseaux sociaux, les références à George Orwell, célèbre auteur de  La ferme des animaux et de 1984. On ressuscite le journaliste et écrivain britannique tantôt pour déplorer les ravages de la censure et du politiquement correct qui menaceraient notre liberté d’expression (c’est l’appel à la novlangue, ou néoparle), tantôt pour dénoncer la « dictature sanitaire » qui nous opprimerait et préparerait l’avènement d’une société de contrôle et d’un gouvernement mondial. Ici comme là, c’est un 1984 que l’on voudrait prophétique que l’on convoque, sous les traits archétypaux et le regard omniprésent de Big Brother.

On parle beaucoup d’Orwell, mais on en parle mal — ou plutôt, on cerne mal l’essentiel, la part de son œuvre qui, en ces temps difficiles, pourrait nous venir en aide, nous aider à comprendre. Pour peu que l’on renonce à une lecture orientée de 1984, on tombera assez vite, en lisant les romans, les essais ou les récits-reportages du pamphlétaire, sur un concept fondamental : celui de la « common decency », que l’on traduira avec Bruce Bégout, auteur d’une étude sur le sujet, par « décence ordinaire ».

Qu’est-ce donc que cette décence ordinaire ? « Ce qui est convenable », nous dit Philippe Jaworski, préfacier et traducteur d’Orwell dans la Pléiade, « ce qu’il convient de faire et de penser, mais aussi le sentiment du juste et de l’injuste, le sens de la dignité, protestation morale élémentaire partagée par tous ». La décence ordinaire, c’est ce comportement, cette pratique « sociale et historique », pour le dire avec la traductrice et professeure de littérature Véronique Béghain, que nous dicte notre commune humanité : bon sens ou sens commun, sens moral aussi, apanage des « gens simples » qui ont d’instinct conscience de leur dignité… et de celle des autres.

Cette décence ordinaire, on la retrouve dans l’œuvre d’Orwell chez les indigents et le personnel d’hôtellerie de  Dans la dèche à Paris et à Londres, fiers malgré tout, honnêtes à leur façon ; chez le héros de En Birmanie, révolté par l’inhumanité de l’impérialisme et du colonialisme britannique en Extrême-Orient ; chez l’ouvrier socialiste épris de justice de Wigan Pier au bout du chemin ; chez Winston Smith aussi, héros de 1984, dont la conscience individuelle demeure vierge des outrages infligés par l’horrible O’Brien et qui résiste en lui-même jusqu’à la fin.

En simple lecteur d’Orwell, il me semble que c’est bien cette décence ordinaire qui a été heurtée de plein fouet par la présente pandémie : c’est elle qui, lors du formidable sursaut de solidarité des premiers mois, nous a remplis de fierté et nous a permis de sauver ce qui pouvait l’être — c’est-à-dire, n’en déplaise aux égoïstes, la vie des autres. C’est la décence ordinaire qui est à l’origine du dévouement du personnel soignant, des enseignants et des employés des services essentiels. C’est elle qui nous a fait vibrer d’indignation face aux erreurs des gouvernements, qui ne sont pas celles d’un pouvoir machiavélique et totalitaire, mais bien celles d’un État négligent, impréparé et trop souvent inefficace. Lorsque la mort a pénétré dans le CHSLD et que nos grands-pères et grands-mères y sont morts ou y ont été isolés, c’est la  common decency chère à Orwell qui nous a instinctivement poussés vers eux ; c’est elle encore qui explique que ces mesures, si contraires à la dignité humaine en apparence, ont été si difficiles à accepter, malgré leur triste nécessité.

C’est la décence ordinaire, enfin, qui pour être juste n’est pas toujours tendre, qui se refuse à pardonner les égoïsmes de certains voyageurs ou fêtards, qui n’ont pas hésité à brader le bien des autres pour le leur propre. C’est elle qui exprime notre malaise face à nos propres compromissions, elle qui s’émousse et s’effrite depuis octobre, alors qu’elle est plus que jamais essentielle. Voilà pourtant ce dont nous avons besoin plus que tout, en ce point critique : d’hommes et de femmes décents.

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