Tout n’est pas à oublier

«Notre système de démocratie libérale accorde beaucoup d’importance aux libertés individuelles, du moins en apparence», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Notre système de démocratie libérale accorde beaucoup d’importance aux libertés individuelles, du moins en apparence», écrit l'auteur.

« Tournons la page », « Au diable 2020 », et même « Année de marde », les expressions n’ont pas manqué ces derniers temps pour exprimer notre désir de passer à autre chose. Mais ce ne sera pas aussi facile pour tous. Certains ont souffert plus que d’autres des inconvénients découlant de la pandémie et, pour beaucoup, le mal se fait lancinant. Pensons en particulier à ceux qui ont perdu un être cher et à ceux qui, après avoir porté le système de santé à bout de bras depuis le printemps, ont encore dû reporter leur congé des Fêtes. Il est bien légitime de vouloir oublier les aspects les plus pénibles de la dernière année. Toutefois, l’attaque à laquelle l’humanité entière a dû faire face peut aussi être vue comme un rappel de quelques réalités que nous aurions avantage à garder en mémoire.

N’oublions pas le rôle crucial joué au cours des derniers mois par la Santé publique, ce volet méconnu et sous-financé de notre système de santé. Nous disposons au Québec d’une Loi sur la santé publique forte, qui confère au directeur national de santé publique le pouvoir de prendre des mesures radicales pour protéger la santé de la population lorsque celle-ci est menacée. À la lumière d’expériences passées, nos représentants à l’Assemblée nationale ont adopté cette loi en 2001 afin que nous ne soyons pas à la merci d’éventuelles décisions politiques mal avisées. Par ailleurs, on pourrait aussi se rappeler que la Santé publique avait évolué dans les années 1960 et 1970 vers une approche communautaire visant à agir en profondeur sur tous les déterminants de la santé. Elle était ainsi amenée, en toute logique, à remettre en question notre système socio-économique nourri aux inégalités et à la destruction de l’environnement. Puis, sous le coup de l’offensive néolibérale des années 1980 et 1990, la nouvelle Santé publique s’est vue recadrée et en partie muselée. Son expertise n’a cependant jamais perdu le potentiel de révéler les effets délétères du développement de type rouleau compresseur. Elle peut toujours être l’alliée de revendications populaires, comme elle le fut en contribuant à empêcher l’établissement d’un casino dans le quartier Pointe-Saint-Charles à Montréal en 2006.

Soutien aux mesures sanitaires

N’oublions pas non plus que nous avons été une très vaste majorité au Québec à exprimer notre accord avec les mesures préventives décrétées par notre gouvernement, de concert avec les autorités de santé publique. Nous l’avons exprimé en adoptant les comportements requis et parfois en faisant mieux que ce qui était prescrit. Cela n’a rien à voir avec la docilité. Nous avons exercé notre liberté en participant au combat pour sauvegarder la vie.

Le large soutien aux mesures pour endiguer la pandémie s’est également traduit par une attitude généralement collaborative de la part des partis formant l’opposition à l’Assemblée nationale. Il faut y voir le signe d’un haut niveau de cohésion de la société québécoise, ce dont nous pouvons nous réjouir. Toutefois, la confiance dans les institutions doit être entretenue par une continuité d’actions conséquentes. Ainsi, une incartade comme celle de Pierre Arcand, encore récemment chef intérimaire du Parti libéral, qui a fait fi de sa responsabilité en s’offrant un séjour à la Barbade, fut assurément perçue par bon nombre de Québécois comme un geste de mépris pour la santé de la population. La gravité de sa faute ne devrait pas être sous-estimée et mérite sanction de la part de son parti, sinon de la part de l’ensemble des parlementaires.

Nous pourrons oublier assez facilement les quelques manifestations de groupes qualifiant les mesures de santé publique de « liberticides », car elles ne font pas le poids. Notre système de démocratie libérale accorde beaucoup d’importance aux libertés individuelles, du moins en apparence. Ces libertés sont toutefois contenues dans un cadre restreint, sous l’empire du produit intérieur brut et de la surconsommation, de sorte qu’elles constituent en dernière analyse une forme de servitude, ou du moins une limitation des potentialités humaines dont nous ne saurions nous satisfaire. Dans un tel contexte, et vues sous un certain angle, les actions menées dans de nombreux pays pour contrer la pandémie, jusqu’à imposer un d’arrêt quasi total de l’activité économique, ont mis en lumière la possibilité d’échappées démocratiques plus larges et émancipatrices.

Enfin, nous devrions nous rappeler que la nature nous a parlé. Le coronavirus avec lequel nous n’avons pas fini d’en découdre est bien sûr un message. Si nous parvenons finalement à en venir à bout, non sans mal, ce sera autant par chance que grâce à notre arsenal techno-scientifique. La fragilité de notre espèce est une fois de plus confirmée, et cela devrait nous inspirer humilité et compassion. Vivants parmi le vivant, nous, les humains, occupons une place à part. Notre mémoire collective nous engage à la solidarité planétaire.

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 6 janvier 2021 04 h 59

    Le bien commun

    L'opinion de l'auteur sur les ''libertés'' me semble confuse. Les ''libertés'' ne sont jamais absolues et particulièrement en temps de crise comme celle que nous connaissons. Cela me semble de l'ordre de l'évidence. Santé publique et bien commun exigent.

    M.L.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 6 janvier 2021 17 h 40

      Merci de vous porter à la défense du bien commun, bien qu'au Québec on se porte rarement au secours du bien individuel ou des minorités. Aussi anodin que cela puisse paraître, ce bien collectif est notre talon d'Achille national. Car il n'a pas réussi à empêcher l'hécatombe des CHSLD. Un taux de mortalité chez nos aîné(e)s le plus élevé dans le monde dû au Covid-19. Imagninez plus de 4 000 aîné(e)s décédé(e)s durant la première vague et maintenant plus de 1 000 durant la seconde. Ce groupe d'âge toujours victime à plus de 70% des décès dû à la Covid .

      Alors que la mort d'une autochtone entachée de racisme avait soulevé un tollé général, imaginez si 4 000 décès étaient survenus dans les communautés autochtones du Québec dû au virus, le Québec aurait été traîné devant les instances internationales pour génocide. Faut-il s'étonner que plusieurs considèrent aujourd'hui d'agicide ce qui s'est produit chez nos CHSLD.

      Un autre exemple de notre segementation sociale est le fait qu'on s'inquiète de la ventilation dans les écoles alors qu'on peut y ouvrir les fenêtres, mais personne ne s'inquiète d'un tel phénomène en milieu hospitatier et pour nos aîné(e)s en CHSLD ou RPÈA alors qu'on se souvient que la maladie du légionnaire s'était propagée dans des conduites d'air infectées d'édifices et d'hôtels.

      Y aurait-il besoin d'un sérieux examen de conscience quant au mérite d'une sanctification du bien collectif au détriment de celui individuel ?

  • Serge Pelletier - Abonné 6 janvier 2021 06 h 17

    Vous mentionnez que : "Nous disposons au Québec d’une Loi sur la santé publique forte, qui confère au directeur national de santé publique le pouvoir de prendre des mesures radicales pour protéger la santé de la population lorsque celle-ci est menacée." Ce qui est une fausseté absolue dans la réalité des choses.
    Le "directeur général" ne possède qu'un grade hiérarchique équivalant à celui d'un sous-sous ministre. Il ne peut rien imposer, il ne possède qu'un pourvoir de recommandation. Le vrai boss (patron) est le ministre de la santé, lui peut imposer (même contre l'avis contraire du premier ministre: exemple Choquette avait imposer l'emprisonnement de Laberge-Pépin-Charbonneau). Le ministre est alors généralement relevé de son poste, ce que Bourassa n'avait pas osé faire à l'époque (ce qui était une première en politique québécoise).
    Dans l'Affaire Virus actuelle, c'est Legault le seul responsable de la Santé publique du Québec... C'est un beau spectacle d'entendre Arruda crier "je l'ordonne, je l'ordonne", et le P-M Legault opiné du bonnet en signe d'approbation, et la dure réalité qui se produit si le P-M n'opine pas du pompon.
    De plus, n'oubliez surtout pas, que toute, entièrement toute la haute fonction publique tout comme tous les ministres ont comme mission première, non pas de protéger la population des décisions politiques du P-M, mais le P.M. en premier et uniquement le P.-M.
    L'ancien ministre libéral Jean COURNOYER le disait haut et fort: "un ministre s'occupe de ce le Premier Ministre NE VEUT PAS s'occuper personnellement"... Mais, c'est le P.M. qui décide si on le fait ou non... Et si cela tourne au cauchemar... c'est alors entièrement la faute au ministre... Pour ce qui du "cabinet des ministres", qui doit normalement prendre décision par consensus... l'ex-ministre Gil Rémillard disait ceci: "on était tous d'accord, et le P-M arrivait de son bureau et prenait une décision en se pointant des doigts "c'est moi le consensus ici..."
    Donc: un P-M = roi

  • Yvon Montoya - Inscrit 6 janvier 2021 06 h 40

    « l’attaque à laquelle l’humanité entière « ; « Vivants parmi le vivant, nous, les humains, occupons une place à part. Notre mémoire collective nous engage à la solidarité planétaire. »

    Oui, cela devrait mettre dans le crane que notre destin est désormais planétaire non national. Au vu de l’état de notre planète, la solidarité se doit pour la survie de tous les terriens être celle de la solidarité planétaire non inter-nationale. Nous ne sommes plus en 1945. Les migrations humaines actuelles sont un signe très parlant et ce n’est qu’un début. Cette pandémie, il en arrivera d’autres bientôt, était annoncée depuis 30 ans déjà. Merci.