Féminisation, un concept particulier et malmené

«Ces néologismes sont le reflet d’un besoin de société qui ne s’éteindra pas», pense l'autrice.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Ces néologismes sont le reflet d’un besoin de société qui ne s’éteindra pas», pense l'autrice.

À la suite de l’article publié le lundi 28 décembre par Suzanne-G. Chartrand et Marie-Christine Paret, j’aimerais apporter un certain éclairage sur les stratégies de féminisation qui ont pour but de rendre les femmes visibles dans les textes. Des règles régissent la féminisation, il ne faut pas escamoter les principes de base proposés par l’OQLF et tenir compte des nouvelles avenues que plusieurs auteurs et autrices analysent.

Je suis engagée dans des recherches doctorales en traductologie pour arriver à proposer des formes épicènes ou inclusives en traduction de textes génériques. Les traducteurs et traductrices savent que la traduction des titres de métiers vers le français représente une importante difficulté : soit on continue d’invisibiliser les femmes en adoptant le masculin dit « générique », qui ne l’est pas, soit on utilise les doublets qui allongent les textes et compromettent leur lisibilité. Pour ce faire, j’étudie la féminisation en profondeur en vue d’arriver à la rédaction inclusive.

Prenons un pas de recul… dans les années 1960, les femmes investissent l’espace public, et les postes qu’elles occupent doivent être reconnus et nommés. Il y aurait lieu de croire que, si le nom du poste n’est pas féminisé, les femmes n’y ont pas accès. L’OQLF, au nom de l’administration publique, a publié un « avis linguistique recommandant d’éviter toute forme de stéréotype sexiste dans les documents officiels ». En 2020, les titres sont féminisés et sont largement utilisés au Québec. Dans son ouvrage Avoir bon genre à l’écrit : Guide de rédaction épicène (2006), d’une quarantaine de pages, l’OQLF donne les règles entourant la formation du féminin et la rédaction dite « épicène ». Il n’est plus acceptable de nos jours de voir des textes écrits au « masculin générique » pour supposément faciliter la lecture ou ne pas allonger le texte. Le genre masculin n’est pas neutre ni le genre par défaut, il est masculin ! Si Le Devoir écrit « les lecteurs », il est vrai que personne ne pensera qu’il s’agit seulement d’hommes, mais s’il était écrit « les lectrices », les hommes se sentiraient-ils inclus ? J’aimerais que les autrices précitées réfléchissent au fait que l’Ordre des infirmières, qui compte 90 % de femmes, a dû changer le nom de l’ordre pour que les hommes s’y sentent inclus. Si cela se fait pour les hommes, à quand une semblable modification pour les femmes, par exemple dans la construction ?

Des pistes

Pour féminiser des titres de poste, le guide proposé par l’OQLF constitue une base sur laquelle s’appuyer lorsque vient le temps de féminiser les titres. Ce que Mmes Chartrand et Paret réclament à la fin de leur billet existe donc, mais il est impossible que ce soit un guide de cinq pages, les stratégies de féminisation sont plus complexes.

Au-delà des publications de l’OQLF, Marina Yaguello, Éliane Viennot, Patricia Niedzwiecki, Anne-Marie Houdebine-Gravaud, Susanne de Lotbinière Harwood, pour ne nommer qu’elles, ont ouvert la voie de la féminisation, qui n’est pas un phénomène unique au Québec, mais qui concerne toute la francophonie. En 2020, il existe de nombreux ouvrages, dont ceux de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour ou d’Alpheratz, qui proposent de nouvelles formes de féminisation et d’inclusion. On peut ne pas être d’accord avec toutes leurs propositions, mais il y a certainement lieu de les regarder attentivement. Ces néologismes sont le reflet d’un besoin de société qui ne s’éteindra pas. Au lieu de le contrer, trouvons une façon d’inclure les hommes, les femmes et, comme le dit si justement Christian Bégin en ouverture de son émission Y a du monde à messe, « mesdames et messieurs et tout ce qui existe entre les deux », adoptons une écriture inclusive.

Quant à l’usage de doublet abrégé — un doublet (double flexion en Europe) est la répétition de traducteur et traductrice —, un doublet abrégé est l’usage de ponctuation pour inclure les deux formes. L’OQLF recommande l’usage des parenthèses, ici traducteur(trice). Cependant, ne met-on pas entre parenthèses que ce qui est accessoire ? Mettre le féminin entre parenthèses dessert l’inclusion. J’admets que l’usage de points, points médians, barres obliques, etc., peut alourdir la lecture, sans compter que cette stratégie ne peut être utilisée à l’oral. Continuons d’y réfléchir !

Quant à l’écriture épicène, décrite par l’OQLF comme « un texte qui met en évidence de façon équitable la présence des femmes et des hommes » (2006, première de couverture), j’irai plus loin en soulignant que l’épicénéité est carrément inclusive, quelques exemples : actuaire, analyste, auxiliaire, écologiste, journaliste, terminologue, vétérinaire, etc., incluent hommes, femmes, et « tout ce qui existe entre les deux ». La liste que l’OQLF propose compte environ 250 mots épicènes, efforçons-nous de l’allonger ; en tout cas, c’est là que mes études doctorales me mènent !

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