L’échec scolaire des jeunes et un ministre en retard

En août 2020, comparé à celui du gouvernement Ford en Ontario, le plan de retour en classe du ministre de l’Éducation québécois, Jean-François Roberge, avait des allures de devoir incomplet, estime l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne En août 2020, comparé à celui du gouvernement Ford en Ontario, le plan de retour en classe du ministre de l’Éducation québécois, Jean-François Roberge, avait des allures de devoir incomplet, estime l'auteur.

Alors que l’école doit reprendre de façon virtuelle cette semaine prochaine, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, dit qu’il attendra les résultats du premier bulletin prévu le 22 janvier avant d’évaluer s’il doit revoir ou non son plan de match quant aux apprentissages des jeunes Québécois. « Pas d’information, pas de décision », affirme le député de Chambly, dont les formules chocs peinent à masquer le fait qu’il soit complètement dépassé par la situation actuelle. En somme, c’est un peu comme si le gouvernement avait attendu, en mars 2020, que chaque Québécois se fasse tester avant d’agir.

Si on se fie au cours normal des choses en éducation, il faudra des semaines avant que des décisions soient prises à la suite de ce premier bulletin et des mois avant que des effets concrets soient ressentis sur le terrain. Et comme nous serons déjà presque à la fin janvier quand le ministre prendra la pleine mesure de la situation actuelle, aussi bien dire que ce sont encore une fois les enseignants qui tenteront de sauver l’année scolaire de leurs élèves avec le peu de moyens nouveaux mis à leur disposition cette année. À moins bien sûr qu’on fasse passer tout le monde… comme en juin dernier.

On comprend mal que quelqu’un qui a été enseignant pendant 17 ans attende que ses élèves reçoivent un bulletin d’ores et déjà annoncé comme catastrophique pour agir. Une pédagogie efficace n’est-elle pas celle qui demande d’être proactif et de travailler à la réussite des élèves au lieu d’attendre bêtement qu’ils aient échoué ? Des milliers d’enseignants sont à même de constater que la situation est au plus mal dans nos écoles et que des mesures immédiates sont nécessaires. Mais le ministre sera une fois plus en retard. Comme c’est son habitude.

Devoir incomplet

Après avoir évoqué des « vacances » en mars dernier, le ministre Roberge a été incapable de corriger ce message désastreux et bien des élèves ont décidé que l’année scolaire était finie. De toute façon, pourquoi auraient-ils fait des efforts alors que le plan de retour en classe d’avril 2020 était parmi les moins élaborés au Canada ? Par exemple, alors que l’Ontario passait des commandes pour des dizaines de milliers d’appareils électroniques, M. Roberge est demeuré trop longtemps inactif, laissant ainsi le champ libre à tous les autres gouvernements provinciaux.

En août 2020, comparé à notre province voisine, le plan de retour en classe de M. Roberge avait des allures de devoir incomplet, alors que le gouvernement Ford allait de l’avant avec le masque obligatoire, l’école virtuelle au choix des parents, des classes à effectif réduit, des investissements en ventilation, etc. À quoi a travaillé le ministre pendant l’été ? On se le demande.

Et comme une mauvaise idée ne vient pas seule, le report du premier bulletin, qui semblait de prime abord intéressant, s’avère aussi une erreur. À moins d’un changement, des jeunes seront dans l’impossibilité de réussir leur année scolaire avec une première note qui vaudra 50 % de l’année. Depuis des semaines déjà, dans le réseau, des voix demandent que celui-ci soit ramené à 40 % afin de permettre aux élèves, qui ont un retard scolaire de plusieurs mois, d’avoir une chance de se rattraper. Y a-t-il des oreilles au ministère pour écouter ceux qui œuvrent sur le terrain ? On en doute. Doit-on encore attendre que la situation soit désespérée pour enfin réagir ?

Dans les faits, je vois mal, dans mes classes de troisième secondaire, comment des élèves qui sont passés en deuxième secondaire en 2019-2020 alors qu’ils étaient en échec en première secondaire pourront réussir leur année actuelle, alors qu’ils ont déjà manqué quatre mois de classe au printemps dernier. Malgré leurs efforts et les miens, on leur demande tout simplement l’impossible.

Manque de personnel

Dans les classes, on cherche les renforts dont le ministre se vantait en début d’année scolaire. Où sont-ils ? M. Roberge invoque maintenant une pénurie dans le réseau scolaire pour expliquer cette absence. Alors, pourquoi avoir évoqué des ressources supplémentaires s’il sait qu’elles sont inexistantes ? De plus, qu’a-t-il fait concrètement depuis sa nomination pour contrer le manque de personnel ? Jamais on ne l’a vu proposer de meilleures conditions de travail pour ceux qui œuvrent en éducation. Son plan « Je réponds présent » pour ramener des retraités dans nos écoles québécoises en aurait attiré 300 au lieu des 800 qu’il prévoyait. Et on ne parle pas des orthopédagogues et autres professionnels qu’on cherche à embaucher et qui n’existent tout simplement pas.

De plus, si les élèves ne retournent pas en classe en janvier, on manquera d’appareils électroniques dans les écoles primaires. Dans le réseau scolaire, cette situation est connue depuis le mois de septembre. La fameuse « garantie Roberge » voulant que tous les jeunes aient accès à un ordinateur ou une tablette aura finalement autant de valeur qu’une promesse électorale. Mais on peut parier que le ministre invoquera à nouveau le principe de « subsidiarité » pour éviter d’assumer les responsabilités qui lui reviennent pourtant. C’est à lui de donner aux centres de service scolaires des objectifs réalisables et d’en assurer un suivi rigoureux. Comme ministre, il est responsable des fonctionnaires sous sa gouverne, un principe parlementaire élémentaire qu’il semble ignorer. Au cours de l’histoire, plusieurs ministres ont été démis de leurs fonctions pour moins que ça.

Manifestement, à la lumière de tous ces faits, le ministre Roberge ne semble pas avoir réalisé l’ampleur du défi qui se présentait à lui et on comprend encore mal aujourd’hui que le premier ministre Legault ne l’ait pas remplacé en juin dernier. Bien sûr, on peut montrer du doigt certains élèves qui ne fournissent pas les efforts nécessaires à leur réussite. Bien sûr, certains parents n’encadrent pas leurs enfants avec sérieux. Bien sûr, certains enseignants pourraient en faire davantage, bien qu’autour de moi je ne voie que des collègues exténués. Mais il manque actuellement en éducation un leader crédible et efficace si on veut redresser la situation actuelle et espérer sauver la présente année scolaire.

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