Comment être généreux toute l’année?

Avant la pandémie, environ 1 ménage sur 10 au Québec et au Canada souffrait déjà d’insécurité alimentaire. Selon Statistique Canada, cette proportion a bondi de 39% avec la pandémie et atteignait près d’un ménage sur sept (14,6%) en mai 2020.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Avant la pandémie, environ 1 ménage sur 10 au Québec et au Canada souffrait déjà d’insécurité alimentaire. Selon Statistique Canada, cette proportion a bondi de 39% avec la pandémie et atteignait près d’un ménage sur sept (14,6%) en mai 2020.

En tant que jeunes mères qui ont récemment contribué à coordonner une campagne de collecte de denrées alimentaires dans la petite école de notre quartier, nous avons été frappées du nombre de familles qui souffrent de précarité financière et d’insécurité alimentaire.

« Chaque fois que j’ouvrais une lettre d’un parent dans le besoin, j’en pleurais », nous confiait en décembre l’une des enseignantes de l’école primaire que nos enfants fréquentent.

Au sein de la communauté très mixte de notre petite école de 288 élèves, 39 familles ont répondu au sondage envoyé par la direction d’école pour offrir une aide alimentaire d’urgence.C’est pratiquement le quart des familles de notre école qui étaient dans le besoin pour le temps des Fêtes, soit huit fois plus que l’an dernier !

Devant ces besoins criants, un comité de parents bénévoles s’est mobilisé pour orchestrer une importante campagne de solidarité dans notre quartier. Des dizaines de parents,d’enseignants, de voisins, de retraités, d’employeurs et de commerçants ont mis la main à la pâte.

En un peu plus de deux semaines, nous avons récolté plus de 11 000 $ en dons et suffisamment de denrées pour remplir 150 paniers-cadeaux, que nous avons distribués à chacune des 39 familles. Fruits frais, légumes en conserve, jus, céréales, farine, sucre, produits hygiéniques, ainsi que 49 habits de neige, 25 paires de bottes, et bon nombre de mitaines, de tuques et de foulards : tout y était. Nous avons également ajouté des cartes-cadeaux pour fournir l’équivalent d’environ une semaine d’épicerie supplémentaire à chaque famille.

Cet immense élan de générosité a fait chaud au cœur dans la communauté, tant pour ceux qui donnaient que pour ceux qui recevaient. Mais cette expérience a également éveillé les consciences et soulevé des questions pour plusieurs de ceux et celles qui y ont contribué : qu’arrivera-t-il aux familles lorsque leurs paniers-cadeaux seront vides ? Qui s’occupera de soutenir ces enfants lorsque la vie « normale » reprendra son cours ?

Bien entendu, la COVID-19 a aggravé la situation cette année. Plusieurs parents ont perdu leur emploi en raison de la pandémie. Certains n’avaient pas droit à l’aide d’urgence. Pour d’autres, l’aide d’urgence ne suffisait pas à répondre à tous les besoins. Certaines familles ont même perdu leur logement.

Mais la COVID-19 n’explique pas tout. Sans le sondage réalisé par la direction d’école cette année, les besoins de plusieurs familles seraient passés sous silence, ni vus ni connus. La précarité financière et l’insécurité alimentaire sont des phénomènes souvent imperceptibles.

Avant la pandémie, environ 1 ménage sur 10 au Québec et au Canada souffrait déjà d’insécurité alimentaire. Selon Statistique Canada, cette proportion a bondi de 39 % avec la pandémie et atteignait près d’un ménage sur sept (14,6 %) en mai 2020.

Pour pallier ces lacunes alimentaires, les écoles de quartier jouent souvent un rôle déterminant, avec des programmes comme ceux du Club des petits déjeuners et de la Soupe solidaire.Depuis mars 2020, le ministère de l’Éducation a même augmenté le budget pour alimenter les élèves dans le besoin. Notre école ne fait pas exception et applique ces programmes.

Mais est-ce vraiment aux écoles de jouer ce rôle ? Est-ce raisonnable de s’attendre à ce que nos écoles, déjà mises à rude épreuve en temps normal, et encore davantage depuis le début de la pandémie, doivent en plus s’assurer que les élèves soient bien nourris ? Et qui nourrit ces enfants la fin de semaine et durant les congés scolaires, bref durant les 180 jours où les écoles sont fermées chaque année ?

Oui, nous sommes fières de la générosité et de la mobilisation que les membres de notre quartier ont su démontrer en s’associant à la campagne de solidarité entreprise avant les Fêtes, mais nous nous inquiétons pour la suite.

Ce modèle de solidarité de type « stop and go », ponctuelle, intermittente, n’est pas soutenable, ni pour les écoles et les parents qui les organisent ni pour les familles et les enfants dans le besoin. Il faut des mesures plus structurantes et viables toute l’année.

Les solutions sont connues, mais nos gouvernements doivent accélérer leur application. Pour lutter contre la précarité financière, on doit prioriser des approches qui ont fait leurs preuveset qui assurent un revenu viable à tous, comme le revenu de base garanti, de même que des logements abordables dans tous les quartiers.

Pour lutter contre l’insécurité alimentaire, on doit éliminer les déserts alimentaires, qui forcent les familles déjà surmenées à faire leur épicerie loin de chez elles ou à grands frais au dépanneur du coin. Il faut rebâtir la production locale d’aliments sains et à prix abordables, pour que les repas équilibrés soient à la portée de tous. Il faut également suivre l’exemple de la plupart des pays industrialisés qui appliquent déjà des programmes nationaux d’alimentation scolaire, avec des budgets récurrents pour assurer l’embauche du personnel nécessaire.

Dans une société riche comme la nôtre, nous n’avons pas d’excuses. On peut et on doit faire mieux. On doit cesser de dépendre d’initiatives disparates qui laissent encore trop de familles et d’enfants le ventre vide.

Et pourquoi ne pas rêver d’une société où les banques alimentaires, les guignolées annuelles et les collectes de paniers-cadeaux ne seraient plus nécessaires ?

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