On est ensemble

«Bien tristement, la solidarité ne se vit plus au quotidien, mais un enjeu à la fois, au gré des batailles pour l’attention collective», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Bien tristement, la solidarité ne se vit plus au quotidien, mais un enjeu à la fois, au gré des batailles pour l’attention collective», écrit l'autrice.

« Glo-o-o-o-o-o-o-o-ria, in excelsis Deo… »Dans mon enfance, immanquablement, pendant des heures, dans le grand salon trop petit pour l’occasion, nous chantions Noël et la nouvelle année. Il y avait de la place pour tout le monde, réguliers comme de passage, tous unis dans ce temps suspendu.

« Les verts sapins de la vallée, ce soir, sont habillés de blanc… » Il n’y avait pas, comme trop souvent aujourd’hui, les spectateurs écoutant les « performeurs » qui se donneraient en spectacle, non. Plutôt, dans cet unisson des voix et des cœurs, chacun et chacune se laissant aller à ce qui se passe, à la fois y participant et écoutant le résultat, si beau. Nul besoin de se tracasser de tomber en panne des paroles ou d’une idée pour la chanson suivante. À la gang, il y avait toujours quelqu’un qui savait comment commence le couplet suivant ou qui avait une idée pour la prochaine chanson, et c’est à peine si on s’en rendait compte, et nous voilà repartis : « Noël à Jérusalem, les pieds nus aux portes des mosquées… » Loin de jouer les vedettes, les musiciens n’avaient d’autre choix que d’être bons, suivant les chanteurs déjà partis sur le ton qui leur chante. Les égos étaient effacés, absorbés dans cet ensemble vocal improvisé.

Dans ce temps-là, chanter ensemble, c’est ainsi que nous célébrions ou, qu’au quotidien, nous passions le temps, des après-midi entiers, alors que nous cueillions des fraises ou des bleuets, en marchant vers l’école ou pour aller chercher le lait, en bateau, par un bel après-midi d’été, le soir, après souper, le temps de faire la vaisselle… Les chansons nous font réfléchir et voyager. À tout coup, leur poésie et leur musique nous révèlent une vérité de la vie, nous émeuvent et nous élargissent le cœur.

Ce moment de mémoire m’est joie. Je ne demande pas qu’il revienne. Je suis reconnaissante qu’il ait été, pour les gens de mon temps, une vérité qui nous fait aujourd’hui tels que nous sommes.

Au diapason

Cette capacité à vibrer au diapason des autres, je l’ai sentie tout de suite dans les sociétés du Sud. Ce qui m’émeut chez elles, c’est leur force de vivre tranquille, en dépit des problèmes qui les affligent. Je suis certaine que cette force a à voir avec cette communion aux autres, à travers tout ce qui fait le quotidien et la vie. Au jour le jour, leur vie durant, chez elles, le « nous » domine le « je ».

Encore aujourd’hui, tout Sénégalais qui se respecte fond ses intérêts individuels dans ceux de sa famille, de son groupe, et place ses responsabilités bien au-delà de sa personne. « Nio far ! On est ensemble ! » me disent-ils chaque jour. Chaque fois à propos, leur « Nio far » illustre les multiples occurrences où notre conscience collective est plus fondamentale et plus forte que nos consciences individuelles, notre défi collectif plus grand et plus déterminant que nos défis individuels, et nos réussites, tellement plus belles et plus réjouissantes lorsque réalisées en équipe.

Je suis toujours émue de voir mes amis haïtiens, à leur façon, vouer leur vie à aider leurs frères et sœurs bien plus mal pris qu’eux. Ils ont comme seconde nature une conscience sociale en action. Au quotidien, ils sont absorbés dans le présent et par les autres ; c’est le sens de leur vie.

Si ce constat me frappe aussi fort à chaque visite et plus encore à chaque retour au pays, c’est que leur sens du « nous » contraste admirablement avec le « je » prédominant chez nous.

Le « nous » existe, je l’ai vécu

Aujourd’hui encore, lorsqu’ils se rencontrent, les gens des Îles chantent. Pas pour se donner en spectacle, plutôt pour célébrer un moment de vie commune. Chanter avec les autres, c’est déjà une bonne manière de sentir ce « nous ». En résonnant avec la voix des autres, on partage le sentiment d’être, ensemble, quelque chose de plus que la somme de nos « je ».

Cette société du « nous », je l’ai vécue tous les jours, alors que j’ai grandi dans une famille nombreuse des Îles-de-la-Madeleine dans les années 1960, pas seulement lorsqu’on chantait dans les grandes occasions ou en ramassant les patates à l’automne. Je comprends que nos sociétés ont changé. Mais savoir, pour l’avoir vécu, que le « nous » existe, que ça se peut, je suis certaine que ça aide à vivre. Oui, le « nous », souvent, ça gosse, c’est vrai. Mais ça tient chaud dans les moments difficiles, ça donne du sens à la vie, à sa propre vie, une vie qui nous dépasse, que nous partageons forcément avec les autres, quoiqu’on en pense.

Je ne renie pas mon plaisir d’avoir eu enfin ma première chambre à moi, de pouvoir être individuelle, unique, différente et reconnue comme telle, d’avoir gagné en autonomie, de m’appartenir et de vivre ma vie. Chaque jour, cette liberté m’est chère et indispensable. En même temps, je suis encore et toujours de la famille et de la communauté auxquelles j’appartiens, plus grande avec elles que toute seule dans mon coin. Dans ce « nous », je me sens chez moi. J’y puise une bonne partie de mon identité. Et je sais que j’y ai ma place. Comme une occasion de voir tout ce que je dois aux autres et de me demander ce que je peux apporter à l’édifice commun.

C’est vrai qu’en 2020, dans nos sociétés de compétition des « je », le « nous » ne se vit plus comme avant. Au-delà de certaines ressemblances, d’un partage des particularités qui nous distinguent, je ne sais pas toujours ce que ça veut dire, comment je pourrais le vivre davantage. Bien tristement, la solidarité ne se vit plus au quotidien, mais un enjeu à la fois, au gré des batailles pour l’attention collective. Comme si nos gestes et nos émotions n’avaient de sens que rendus publics, pour s’acheter une bonne image ou une bonne conscience sur les miroirs déformants des réseaux sociaux. Alors, expérimenter ce « nous », d’autant plus qu’il est rare, c’est une grâce toujours prête à nous livrer sa félicité. Et une fois qu’on y a touché, qu’on sait qu’il existe, on pourra aller dans sa direction et l’éprouver à nouveau, encore et encore, sachant qu’il apportera joie et bienfaits.

En nous privant de rencontrer nos semblables, la pandémie nous offre une bonne occasion de réfléchir à notre rapport aux autres. Au-delà du lot d’angoisse que génère ce repli sur soi, nous devons y déceler le grand danger de la société des égos et des narcisses dans laquelle nous vivons depuis trop longtemps, qui pousse vers toujours plus d’individualisme et d’autopromotion. Maintenant et pour les temps à venir, souhaitons qu’à travers cet océan de solitudes, nous retrouvions le goût du « nous », cet apaisement joyeux qu’on ressent dès qu’on chante avec les autres, ce bonheur et cette grâce d’appartenir à un tout plus grand que soi, d’être en résonance avec les autres et le monde. Envisageons la solitude comme un moyen d’être d’abord en lien avec soi-même pour ensuite mieux vivre avec les autres. Et, ensemble, à nouveau, tâchons d’en faire quelque chose de bien.

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