Il y a 125 ans, le Cinématographe Lumière au Salon indien du Grand Café

Le Cinématographe des frères Lumière présenté lors d’une exposition au musée du Grand Palais à Paris en 2015
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Le Cinématographe des frères Lumière présenté lors d’une exposition au musée du Grand Palais à Paris en 2015

Nul cinéphile n’est censé l’ignorer : c’est le 28 décembre 1895 qu’a eu lieu, au Salon indien du Grand Café, la première représentation publique et payante du Cinématographe Lumière. Sis sur le boulevard des Capucines, à Paris, l’hôtel Scribe existe toujours, mais ni le Grand Café ni le Salon indien n’ont survécu aux nombreuses reconstructions.

Si cette première est bien connue, le Salon indien demeure mystérieux à plus d’un titre : les historiens n’en savent pas grand-chose de concret. Il n’existe aucune photo, aucun film de cette salle. Les souvenirs des pionniers (Georges Méliès, Clément et Léopold Maurice, Francis Doublier…) pèchent par leurs nombreuses imprécisions. Or, en recoupant les journaux d’époque, on réussit à se faire une idée plus précise et à reconstituer ce qu’a pu être ce lieu aussi célèbre que méconnu.

À quoi pouvait bien ressembler cette salle ? Deux comptes rendus de séances décrivent un « petit théâtre en nattes et bambou décoré de fausses trompes d’éléphants ». La description la plus fascinante est donnée par un chroniqueur orléanais en goguette à Paris, un certain Léon Dumuy : « La salle de spectacle est cependant assez vaste pour contenir au moins 200 personnes, elle est éclairée à l’électricité, convenablement aérée, simplement décorée dans le style indien ; enfin, de longues files de fauteuils confortables y assurent à chacun sa place. Au plafond bas et tapissé de nattes maintenues par des tiges de bambou sont fixées des lampes électriques qui s’allument, ou s’éteignent instantanément, à la volonté de l’opérateur caché derrière la scène. Celle-ci est occupée par un vaste écran blanc, carré, élevé au-dessus du sol, enveloppé de draperies d’un rouge sombre et sans dorures. Aux murs de la salle sont accrochés de grands tableaux représentant les bords de la Seine, des monuments, des places, des rues de Paris. Ces tableaux ne sont autres que des agrandissements de clichés photographiques exécutés d’une façon remarquable et dans des dimensions inusitées par la maison Lumière, de Lyon. […] Tout à coup, le tourniquet d’entrée cesse de crépiter, les portières s’abaissent, toutes les lampes, sauf deux, s’éteignent, et la première projection apparaît, immobile, un peu trouble, sur l’écran. Dès qu’elle est mise au point, les deux dernières lampes s’éteignent à leur tour et le tableau lumineux commence à s’animer. »

D’autres articles de journaux confirment les éléments de ce compte rendu : le décor, l’éclairage électrique, le fait qu’il y ait une petite scène, ainsi que les agrandissements photographiques sur les murs. Mais une nouvelle information s’ajoute : le rideau rouge, qu’on retrouve dans la célèbre affiche d’Auzolle (celle avec l’Arroseur arrosé). Quant au nombre de places (200), il s’agit d’une approximation, mais d’autres articles donnent le même chiffre.

La chose la plus surprenante dans ces comptes rendus demeure la rétroprojection. D’autres articles la mentionnent. Comme la fantasmagorie d’Étienne-Gaspard Robertson, un siècle plus tôt, l’appareil Lumière était en effet placé derrière l’écran, devant les spectateurs, plutôt qu’à l’arrière de la salle, derrière le public. Ce qui signifie qu’il était dérobé à la vue : le public ne pouvait donc que deviner comment se produisait ce « miracle de la science ».

Sur les Grands Boulevards

Avant d’accueillir le Cinématographe, le Salon indien était un billard. S’y retrouvaient des artistes et des auteurs comme Georges Courteline, ainsi que des membres de la haute société. Au premier étage, au-dessus du Grand Café, on trouvait le Jockey Club, l’un des cercles les plus sélects de Paris. Accompagnés de dames du demi-monde, habituées de cette partie huppée des Grands Boulevards, ces messieurs furent sans doute parmi les premiers spectateurs de l’invention. Mais rapidement celle-ci intéressa également les bourgeois et les ouvriers, comme le décrit un article du 1er mars : « Au Grand Café, on se presse à l’entrée d’un petit escalier et l’on descend… dans une cave, où l’on jouait autrefois au billard. Point de guichet, un tourniquet, et l’on pénètre dans une petite salle éclairée à l’électricité, où l’on tient bien 200, rangés sur des banquettes confortables. La scène : un simple transparent. Le public : de tout un peu. Ça ne coûte que 1 F ; ouvriers, bourgeois, membres des cercles et femmes élégantes, accompagnés de vieux messieurs qui expliquent. S’ils n’expliquaient pas, que feraient-ils ? »

Comme on le voit, les tout premiers pas de l’exploitation cinématographique ne se sont pas produits dans les stands des fêtes foraines, contrairement à l’idée communément admise. Durant le premier semestre de 1896, elle s’est plutôt déployée, avec un succès notable, sur les Grands Boulevards parisiens, voie publique avec ses trottoirs dévolus à la flânerie, ses attractions populaires et son brassage des classes sociales : s’y promenaient cocottes, garçons de café, dandys de la haute, artistes et midinettes, bourgeois venus s’encanailler à l’Olympia, familles de provinciaux descendues à l’hôtel Scribe. Avec son décor fabulé de Maharaja, le Salon indien était ce que le philosophe Walter Benjamin appelait une fantasmagorie : un lieu dialectique tentant de faire coexister la science et la fable, l’exotisme et le familier, le rêve et la réalité, l’ancien et le nouveau, le proche et le lointain. Tout comme le cinéma…