Libre opinion : La gauche et la proportionnelle: une alliance discutable?

Où diable la gauche canadienne et québécoise trouve-t-elle, dans la représentation proportionnelle, une amélioration de notre vie démocratique? Deux arguments doivent jeter de sérieux doutes sur une telle réforme, liés pour l'un à la conception de la solidarité sociale que met en jeu le processus démocratique, et pour l'autre à notre responsabilité collective face à la gouverne, surtout si l'État doit jouer un rôle important dans nos vies.

Bien sûr, le faible taux de participation, les tensions interrégionales, la représentation tronquée des femmes et des groupes marginalisés sont de vrais problèmes, que dénoncent avec raison les défenseurs de la proportionnelle, mais rien ici n'est lié de manière essentielle au processus électoral. Le discrédit de l'État est dans l'air du temps, les inégalités régionales comme la faiblesse des règles de candidature électorale vont de pair avec un tout-au-marché, au plus fort la poche, où les votes ne pèsent pas lourd indépendamment du mode de scrutin.

On ne peut ainsi espérer de guérison de la maladie par simple engineering procédurier, même si on peut en cacher quelques symptômes. Et c'est sans compter la dispersion d'énergie conséquente, dont le renouveau de la gauche pourrait décidément se passer.

Coût démocratique

Mais c'est au coût démocratique de la proportionnelle que je m'intéresse ici. On ne peut d'abord soutenir qu'un-e élu-e contre lequel votent deux tiers des électeurs est moins leur représentant légitime, à défaut pour ceux-ci d'avoir choisi autrement ensemble. Le tiers gagnant a trouvé, au contraire, les compromis nécessaires pour s'assurer le plus large consensus et ne doit rien à quiconque refuse de mettre assez d'eau dans son vin pour s'entendre avec autrui.

Or on voudrait cautionner le vide de responsabilité citoyenne d'une pseudo-majorité déçue en favorisant un atomisme politique encore plus déresponsabilisant, une démocratie à la carte où l'on n'est solidaires que de ceux qui pensent, voire qui sont, comme nous. Mais quelle solidarité peut s'autoriser d'un tel repli sur soi? Si on s'inquiète de l'atomisation des projets politiques, peut-on du même souffle en réclamer la caution par le biais de la proportionnelle?

Plus encore, allonger le menu politique pour satisfaire les plus difficiles joue encore le jeu des puissants: pourquoi diviser pour régner, une fois l'éclatement consommé au nom de la représentation identitaire? Verra-t-on, pendant ce temps, la Grande Entreprise se diviser? Nenni. Ce qu'exige la vraie démocratie, au contraire du repli sur le privé, c'est le travail difficile et complexe de la discussion et de l'argumentation publiques, que stimuleraient, bien avant le bricolage électoral, une taxation systématique du matraquage publicitaire, qui nous pollue l'esprit sans compensation, et le financement adéquat de médias véritablement publics.

Avec de vrais débats viendraient une participation, une représentation, une gouvernance enfin vraiment démocratiques. Rêvons, rêvons...

Viser l'efficacité

Mais qu'espérons-nous aussi, seconde difficulté, de ce que d'autres fassent les compromis nécessaires, quand l'élection sera terminée et qu'il faudra négocier une coalition? Quelle valeur s'ajoute à mon vote si les compromissions des minorités éclairées équivalent tout à fait aux promesses non tenues des gouvernements élus au scrutin traditionnel? Aucune, à ceci près, pour nos écorchés de la vie publique, que des «conséquences électorales imprévisibles» prendront maintenant le relais de l'incompétence ou de la malhonnêteté. C'est ce qu'on appelle le gouvernement plus consensuel des pays avec la proportionnelle: des chapelles sans trop de débats internes dont les élites s'entendent de manière toute oecuménique pour garder la critique au loin. Ne voilà-t-il pas qui justifie le cynisme politique, comme on dit en anglais, «with a vengeance»?

Le problème de la gouverne va plus loin: une politique saine ne s'érige pas sur des raboudinages et des mesures à la pièce. L'efficacité est en cause ici sans doute, mais il s'agit d'abord et avant tout du droit, et bien sûr du devoir, de chaque citoyen et de chaque citoyenne de promouvoir et d'appuyer, au moyen des élections, des plates-formes cohérentes, réfléchies par eux et elles, sans crainte qu'on les charcute au nom d'une collection d'intérêts disparates, dont la somme aura fait pencher la balance après coup.

Une gouvernance cohérente est préférable pas seulement parce qu'elle est efficace, mais encore plus en démocratie parce qu'il est plus responsable de viser aussi l'efficacité et qu'il est bon de fonder la liberté sur la responsabilité politique. Le gaspillage, on le sait, ne sert personne, et jamais les plus démunis.

Mais alors, pourquoi la gauche appuie-t-elle la représentation proportionnelle, au prix d'une atomisation et d'un élitisme qui jurent avec ses valeurs fondamentales? Qu'elle n'espère plus guère qu'une participation minoritaire à une coalition gouvernementale, histoire de jouer à la bonne conscience des grands, voilà qui serait déjà fort désolant.

Étant membre ou sympathisant de plusieurs organisations de gauche, je comprends l'impatience d'entendre au Parlement des idées trop longtemps laissées hors de portée du pouvoir. Mais l'intérêt électoral ne peut justifier ce qui relève, j'en ai bien peur, d'un populisme que la gauche doit rejeter au nom de ses convictions.

Devant un électorat encore globalement au centre et qui reste à convaincre, il faut bien l'admettre, du caractère illusoire des promesses néolibérales, est-il acceptable de se poser en défenseur des majorités perdantes, selon les règles actuelles, parce qu'incapables de s'entendre de manière responsable? Il faut arrêter, au contraire, d'en appeler à des instincts déçus et qui méritent de l'être, impuissants qu'ils sont à générer de réels consensus.

La population est cynique? Soit. Mais quand fait-elle son examen de conscience et qui l'y aidera? Les médias à la solde d'intérêts qui n'épousent la démocratie qu'à la mesure de l'avantage qu'ils en tirent? Les démagogues qui encouragent l'irresponsabilité politique et le cocooning intellectuel? Si les progressistes veulent une société plus juste et collectivement responsable, ils ne peuvent faire de nous des victimes du système, électoral ou autrement.

L'appel à la proportionnelle cache en ce sens une duplicité tout à fait répréhensible. Réunir une coalition plus grande que les autres, voilà ce qu'il faut. Le reste, poutine électorale incluse, c'est, j'en ai bien peur, de la poudre aux yeux de ceux et celles qui ont d'abord le droit qu'on les respecte.