Rendre les femmes présentes dans le langage, mais pas n’importe comment

«La célèbre formule
Photo: iStock «La célèbre formule "le masculin l’emporte sur le féminin" est une absurdité: en français, le genre grammatical masculin sert de neutre ou de genre par défaut», affirment les autrices.

En 1978, l’éditeur Payot publiait Les mots et les femmes, de la linguiste Marina Yaguello. Il serait bon que les adeptes de la féminisation lisent cet ouvrage féministe phare. Un exemple étonnant et pas si lointain de l’absence des femmes dans l’usage était d’associer celles-ci à des titres de genre masculin (madame le ministre plutôt que madame la ministre), alors que ces titres pouvaient se féminiser sans rendre le texte pénible à lire et sans s’arroger le droit de changer les règles du français.

S’il est vrai que c’est l’usage qui fait évoluer les langues, on ne peut pas dire qu’une langue appartient à ses locuteurs individuellement ; il ne s’agit pas d’une propriété individuelle dont on peut disposer à sa guise en faisant fi des autres usagers, de la collectivité et de l’autorité instituée.

Pour le français, comme pour l’espagnol, par exemple, il y a des institutions politiques responsables de réguler les changements linguistiques. Elles interviennent principalement sur le plan orthographique. Certes, on peut les critiquer, comme c’est le cas pour l’Académie française, si peu pressée de procéder à une réforme de l’orthographe et même de faire connaître ses rectifications orthographiques adoptées en 1990.

Narcissisme communautariste

Cependant, actuellement, on assiste à une critique tous azimuts de toutes les institutions sociales. Au nom de quoi et au profit de qui ? Du petit moi, dirait Sol. Cette vision narcissique de l’agir qui va de pair avec la négation du monde social est de plus en plus présente au Québec ; elle rejette sans argumentation solide et sans débat serein l’autorité des institutions sociales.

Il est urgent que tous les établissements scolaires, universitaires, et toutesles institutions médiatiques, syndicales, culturelles et politiques adoptent une politique de féminisation de la langue qui rende les femmes visibles dans le langage, sans nuire à la fluidité et à la compréhension d’un texte, tout en respectant les règles de la langue.

C’est surtout l’orthographe qui est mise à mal par les zélotes de la féminisation. À ce propos, il est nécessaire de réaffirmer que le genre grammatical (il n’y en a que deux en français, alors qu’il y en a trois dans d’autres langues) n’a rien à voir avec le sexe (sinon pourquoi un abricot et une pêche ?) ; que la célèbre formule « le masculin l’emporte sur le féminin » est une absurdité : en français, le genre grammatical masculin sert de neutre ou de genre par défaut (il fait beau, il est important de…).

Voici quelques éléments d’une politique raisonnable de féminisation.

Autant que possible, on évitera les trop nombreuses répétitions des noms désignant des personnes : les enseignantes et les enseignants. Pour ce faire,on utilisera un terme générique (le corps enseignant) ou, lorsqu’ils existent, des termes épicènes (élève, collègue…).

On tiendra compte des connaissances de son destinataire. Si on écrit : « Les lecteurs du Devoir savent que »… personne ne pensera qu’il s’agit seulement d’hommes. On comprendra plutôt qu’il s’agit de toutes les personnes qui lisent Le Devoir. On pourrait écrire « le lectorat (terme épicène) du Devoir ».

On refusera toute forme syntaxique (ils, elles pensent que…) comme toute forme orthographique (noues pensons que… ou encore ieles ou illes) non standard. Ainsi, on ne peut ajouter la marque du pluriel à celle du féminin et non à celle du masculin et écrire les élu.es ou les élu·es ou les élu-e-s, puisque le pluriel concerne autant le genre morphologique masculin que le féminin.

On évitera aussi les points ou tirets à l’intérieur des mots, car cette pratique contrevient aux règles de ponctuation et de typographie (voir le Ramat) en en compliquant la lecture et l’écriture (pensons aux apprenants du français).

En outre, il n’y a aucune raison pour que le terme féminin précède systématiquement le masculin et encore moins pour que le féminin seul rende compte d’un groupe de personnes qui comprend des hommes ou des personnes non binaires. Pour parler des personnes qui enseignent au primaire, il est normal d’écrire : les enseignantes et les enseignants, mais pour les travailleurs de General Motors, n’est-il pas préférable d’écrire les travailleurs et les travailleuses de General Motors ?

Quelle autorité morale ou politique ces personnes, qu’elles soient auteurs, journalistes, universitaires, responsables des communications d’un syndicat, d’une troupe de théâtre, d’une organisation caritative, etc., ont-elles pour inventer des règles du français et les imposer à leur lectorat ?

Cette prérogative ne fait pas partie des droits de la personne ! La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française du Québec (OQLF) offre depuis des décennies des informations et des guides de rédaction épicène. Cependant, sur son site, il y a 90 articles sur la question. Aussi, l’OQLF, comme autorité politique responsable, ne pourrait-il pas rédiger un petit guide de cinq pages et le diffuser largement pour le plus grand bien de tous ?

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