De quoi avons-nous besoin?

«La musique, la littérature, les arts ou les sports sont des choses qui ne sont pas essentielles à notre survie, mais qui contribuent à enrichir notre vie et à nous élever à un niveau que les animaux ne peuvent pas atteindre», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «La musique, la littérature, les arts ou les sports sont des choses qui ne sont pas essentielles à notre survie, mais qui contribuent à enrichir notre vie et à nous élever à un niveau que les animaux ne peuvent pas atteindre», écrit l'auteur.

Le roi Lear de Shakespeare est l’histoire d’un vieux monarque qui divise son royaume et sa fortune entre ses deux filles, Goneril et Régane, mais qui garde le titre de roi et 100 chevaliers pour l’accompagner lors de ses voyages et de ses sorties.

À peine quelques semaines après avoir reçu leur part, les deux filles éprouvent de la difficulté à honorer les conditions posées par leur père, notamment celle qui concerne les 100 chevaliers. Ce n’est pas sage à leurs yeux de garder un si grand nombre d’hommes armés au même endroit, sous deux gouvernes.

En conséquence, si le roi veut continuer de loger chez ses filles à tour de rôle, comme le prévoit l’entente, il doit sacrifier la moitié de sa suite, selon Goneril, ou les trois quarts, selon Régane. Sinon, qu’il trouve demeure ailleurs ; c’est à prendre ou à laisser.

« Je vous ai tout donné, moi », proteste le vieux monarque. « Et il était grand temps », rétorque Régane, qui met en question toute la pertinence de cette condition. Lear a-t-il besoin de 100 chevaliers dans un château qui regorge de gardes et de domestiques ? A-t-il besoin même de 25, ou de 10, ou de 5 chevaliers ? A-t-il besoin d’un seul chevalier ? demande Régane.

La réponse du roi constitue un grand moment de la littérature, résumant en quelques mots toute une philosophie de la vie : « Oh, ne raisonnez pas le besoin ! » Selon Lear, on ne peut pas raisonner ou calculer le besoin, pour une raison fort simple : si les humains devaient se limiter uniquement aux choses dont ils ont besoin, leur vie ressemblerait à celle des animaux.

Même les mendiants qui vivent dans la rue ont dans leur pauvreté quelque chose de superflu : un chat, par exemple, qu’ils doivent nourrir, alors qu’ils n’ont pas de quoi se nourrir eux-mêmes. Si le but des vêtements, se demande Lear, était seulement de protéger du froid, sa fille aurait-elle besoin de toutes les belles choses qu’elle porte et qui la tiennent à peine au chaud ?

Le roi Lear tente ici de répondre à une question qui préoccupe les penseurs, les écrivains et les artistes depuis plusieurs siècles : qu’est-ce qui nous distingue des animaux ? La parole ? La raison ? Le sens moral ? Sa réponse est à la fois simple et bouleversante : ce qui nous distingue des animaux, ce sont les choses dont nous n’avons pas besoin.

De quoi au juste avons-nous besoin pour vivre ? Manger, boire, se protéger du froid et de la chaleur et procréer pour perpétuer notre espèce. Ce sont exactement les choses dont les animaux ont besoin eux aussi. Que reste-t-il d’autre pour nous différencier d’eux ? La musique, la littérature, les arts, les sports : des choses qui ne sont pas essentielles à notre survie, mais qui contribuent à enrichir notre vie et à nous élever à un niveau que les animaux ne peuvent pas atteindre.

Il est facile, peut-être même légitime, de voir dans la réponse du roi une apologie de la consommation et de l’extravagance, ou une manière de justifier l’excès dans lequel vivent les privilégiés de la société. Mais Lear va ici au-delà des préoccupations du moment et met le doigt sur une question de portée universelle. La question « avons-nous vraiment besoin de telle ou telle chose ? » est, de toute évidence, une question raisonnable, mais la pousser plus loin peut s’avérer dangereux, car elle est capable de souffler sur son passage tout ce que les humains ont érigé de beau ou de transcendant.

Avons-nous besoin, par exemple, de garder ouverts des musées qui coûtent cher à la société et qui n’attirent qu’une partie de la population ? Avons-nous besoin d’enseigner les arts, la littérature et la philosophie quand la société a surtout besoin de médecins, d’ingénieurs et d’informaticiens ? Le roi Lear n’a pas besoin de 100 chevaliers, et il est le premier à le savoir. Ce qu’il faut retenir de sa réponse, c’est qu’un argument basé uniquement sur le principe du besoin est un argument fragile.

Il est faux, à mon sens, de croire que les humains peuvent s’accomplir dans la retenue ou dans l’austérité. Au contraire, c’est en transcendant les limites de nos besoins humains les plus élémentaires que nous parvenons à révéler le meilleur de nous-mêmes. Un monde où les choses sont jugées strictement en fonction des besoins qu’elles peuvent satisfaire est un monde sans monuments, sans art, sans élégance.

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