La «Loi du baiser»

«Bien que le discours et le cadre légal s’adaptent un peu, donc, rien ne laisse croire que les attitudes ou les comportements réels de la majorité changent de façon draconienne après 1837», écrit l'autrice.
Photo: Otto Friedrich Theodor von Möller, vers 1840, domaine public. «Bien que le discours et le cadre légal s’adaptent un peu, donc, rien ne laisse croire que les attitudes ou les comportements réels de la majorité changent de façon draconienne après 1837», écrit l'autrice.

Dans la soirée du 26 décembre 1836, Amelia Taylor et sa sœur, Caroline Newton, sortent prendre un verre à l’Artichoke Public House de Holborn, un quartier central de Londres. Un certain Thomas Saverland aborde les deux jeunes femmes. Possiblement éméché, Saverland fait d’abord des avances à Amelia, puis se tourne vers Caroline. Lorsqu’il l’embrasse contre son gré, cette dernière le mord au visage et lui arrache un bout de nez. Certains rapports indiquent qu’elle avale le morceau de chair ; d’autres indiquent que des témoins la voient le recracher au sol. L’événement est certes surprenant, mais il serait resté tout au plus anecdotique s’il n’avait eu de suites judiciaires.

Après avoir pansé ses blessures ainsi que son amour-propre, Thomas Saverland intente un procès contre Caroline Newton. Le procès s’ouvre au début de l’année 1837. Convaincu d’avoir raison de son adversaire, Saverland expose sa version des faits devant un panel de jurés perplexes. Entre deux libations, le soir du 26 décembre, il aurait dit, à la blague, qu’Amelia était la plus jolie des deux sœurs. C’est sur ce fait que Caroline, enragée, se serait ruée sur lui et l’aurait poussé au sol avant de lui agripper le nez entre les dents et d’en arracher un morceau.

Lorsque vient son tour, Caroline Newton présente une version fort différente des événements. Selon elle, et selon quelques autres témoins interrogés par la police d’ailleurs, Saverland aurait essayé de l’embrasser à plusieurs reprises et aurait réagi avec violence aux refus répétés de l’accusée. Après une brève altercation, il l’aurait entraînée au sol et ce serait à ce moment-là qu’elle lui aurait mordu le visage dans un geste d’autodéfense. Si elle avait voulu une marque d’affection, Newton ajoute dans son témoignage qu’« elle avait un époux pour l’embrasser, qui était d’ailleurs un bien plus bel homme que le plaignant ».

Verdict

Les témoignages et les éléments de preuve ayant tous été livrés, le moment du verdict arrive enfin. Le juge Serjeant Adams, qui préside le tribunal, surprend lorsqu’il prend pour Newton et non pour Saverland. Lorsque l’on joue avec un chat, dit-il à ce dernier, il faut s’attendre à se faire griffer. Caroline Newton était parfaitement dans son droit de se défendre contre Saverland lorsque ce dernier l’a embrassée sans son consentement : « Lorsqu’un homme embrasse une femme contre son gré », explique Adams, « elle a parfaitement le droit de mordre son nez si elle le désire […] et de le manger », ajoute un témoin narquois.

L’affaire Saverland contre Newton établit ainsi un remarquable précédent : pour la première fois dans un cas d’inconduite sexuelle, un juge britannique introduit, même sans la nommer en toutes lettres, la notion de consentement. Le jugement inattendu attire l’attention du public britannique et est rapidement publicisé à travers la Grande-Bretagne, l’Europe et même jusque dans les colonies ; le Sydney Gazette and New South Wales Advertiser, par exemple, rapporte la nouvelle.

Consentement

Le jugement Adams fait éclore un vaste débat public sur le consentement et sur les comportements qui constituent, ou non, des formes de harcèlement et d’agression sexuelle. La « Loi du Baiser » (Law of Kissing) pousse plusieurs hommes à examiner leurs propres agissements et mène même à plusieurs condamnations dans les décennies qui suivent.

À travers le pays, le harcèlement à caractère sexuel (« annoying females », comme l’expriment pudiquement les victoriens) devient passible d’amendes et même de peines d’emprisonnement. En 1870, par exemple, Rodge Low, de Manchester, décrit comme « un jeune homme respectablement vêtu », est condamné à payer 10 shillings ou à passer 14 jours en prison après avoir « importuné des femmes ».

En 1882, John Phillips, de Dalston dans l’est de Londres, est emprisonné pendant trois mois pour avoir « importuné systématiquement les femmes du quartier ». Quelques années plus tard, David Tait et Charles Stewart, d’Édimbourg, reçoivent une amende de 5 livres sterling pour avoir crié « Halloa, Tottie ! » et pour avoir utilisé « des mots offensants » à l’endroit d’une madame Bell.

Ressac

On aurait tort, évidemment, de croire que l’ère victorienne qui s’ouvre tout juste en 1837 est basée sur un proto-féminisme où triomphe le consentement et où le harcèlement sexuel est systématiquement condamné. En témoigne le backlash qui suit le jugement Adams.

La notion de la primauté du consentement attire critique, ridicule et moquerie dans l’opinion publique. L’attitude « sévère » des Britanniques à l’endroit du harcèlement et des agressions sexuelles est par ailleurs comparée défavorablement aux attitudes qui prévalent ailleurs en Europe. L’essai à succès The Kiss and its History (1902), écrit par le philologue danois Kristoffer Nyrop et bien vite traduit en anglais, clame haut et fort qu’il est « généralement reconnu que le Non d’une femme ne doit pas toujours être pris au sérieux ».

Des exemples de jugements étrangers en faveur des hommes sont également rapportés dans les médias britanniques. En décembre 1893, par exemple, la St. James’s Gazette rapporte le jugement d’un tribunal d’Utrecht selon lequel « embrasser une personne ne peut être considéré comme une offense, puisque le geste est par nature une chaleureuse marque de sympathie ».

Bien que le discours et le cadre légal s’adaptent un peu, donc, rien ne laisse croire que les attitudes ou les comportements réels de la majorité changent de façon draconienne après 1837. Par-dessus tout, en fait, le cas Saverland contre Newton met en évidence la lenteur des progrès en matière de santé et de sécurité sexuelle, et les difficultés inhérentes aux changements institutionnels. Il met en lumière, surtout, l’ampleur de la tâche qui reste toujours à accomplir même à l’ère de #MeToo, quelque 200 ans plus tard.

7 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 22 décembre 2020 05 h 13

    Utile précision

    Merci de cet intéressant rappel historique.

    À la suite des acquittements Rozon/Salvail de cette semaine, j'ai eu l'occasion d'écrire à quelques blogueurs (à propos d'eux-mêmes) qu'ils illustraient comment un certain nombre d'hommes n'avait toujours pas quitté le XIXe siècle.

    Dorénavant, je pourrai préciser qu'ils sont demeurés à l'ère pré-1837. Ce qui leur donnera près de 2 siècles de retard...

  • Serge Lamarche - Abonné 22 décembre 2020 06 h 10

    Trop anglais

    On nous en rabâche tout un tas d'histoires anglaises comme si c'était l'histoire humaine. Qu'en était-il en France? Les mecs étaient moins abusifs?

  • Pierre Rousseau - Abonné 22 décembre 2020 08 h 03

    Plus ça change, plus c'est pareil !

    Au Canada la situation a perduré jusqu'en 1999 alors que la Cour suprême du Canada dans l'affaire Ewanchuk a fini par clarifier la question de l'absence du consentement en imposant l'obligation d'obtenir le consentement avant de procéder à des actes sexuels. « Obtenir » le consentement implique un consentement clair, non équivoque, et un « non » veut bien dire non.

    Auparavant, au Canada il fallait prouver une certaine forme de coercition, pas seulement une « absence » de consentement et dans les cas où la victime était terrorisée et ne résistait pas à l'agression, il était difficile de faire la preuve hors de tout doute raisonnable de la culpabilité de l'accusé. C'était aussi le cas de la victime qui était tellement intoxiquée que l'agresseur en profitait pour l'agresser sexuellement et où il pouvait plaider qu'il croyait « raisonnablement » à son consentement. Avec ce renversement de la jurisprudence une telle défense n'est plus valable quand la victime n'a pas formellement consenti ou est incapable de le faire, compte tenu de son état.

    Je n'ai pas lu le jugement dans l'affaire Rozon et reste à voir comment la juge a appliqué la règle de l'affaire Ewanchuk (1999 1 RCS 330) en l'espèce.

    • Luc Bertrand - Abonné 22 décembre 2020 12 h 31

      Oui, tout à fait, monsieur Rousseau. J'ai une amie qui a été agressée de la sorte, alors qu'elle était trop ivre pour se défendre et même sentir les coups qu'elle recevait. Malheureusement, son témoignage n'était pas jugé crédible par les policiers, malgré toutes les marques de coups qu'elle portait, car ils prétendaient qu'elle pouvait s'être blessée de la même manière en tombant dans son bain ou dans un escalier. Et ça me purge! Cette interprétation tendancieuse est pratiquement une incitation au viol des femmes en état d'ébriété! Alors que la réciproque est tout à fait hautement improbable. Qu'on me rapporte UN SEUL EXEMPLE d'homme saoul victime de viol de la part d'une femme!

      Il faudra bien, un jour, que la justice tienne compte de cet état de fait et de cette injustice systématique contre les femmes. Oui, abuser de l'alcool est dangereux, mais l'alcoolisme est une maladie à 85% et c'est vraiment inadmissible, dans un monde qu'on espère progressiste, qu'un seul des deux genres supporte les conséquences des abus sexuels ou physiques facilités par les effets de l'alcool ou des drogues, qui peuvent être introduites dans les brevages à leur insu et qui en accroissent les effets pernicieux..

      Luc Bertrand

  • Michel Guibord - Abonné 22 décembre 2020 09 h 54

    Michel Guibord

    Merci Madame Tourangeau de cette étonnante contribution au débat.

  • Christian Roy - Abonné 22 décembre 2020 10 h 20

    Avoir le pif ou pas ?

    Quand il nous manque le bout du nez, il est plus facile de dissimuler au juge la vérité.

    Qu'à cela ne tienne !

    Se respecter et se faire respecter n'a pas de prix ! Dénoncer les abus est une nécessité. Nous sommes sur la bonne trajectoire. Lâchons pas le morceau !