Pourquoi avoir si peur de la dette?

«Inévitablement, l’augmentation de la dette totale semble dramatique. Mais, selon moi, cette dette est soutenable», souligne l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Inévitablement, l’augmentation de la dette totale semble dramatique. Mais, selon moi, cette dette est soutenable», souligne l'auteur.

Dans les médias, il y a de plus en plus de messages apocalyptiques au sujet de la dette publique canadienne. Comment va-t-on la rembourser ? À quand le début de l’austérité ?

Pendant la première vague de la pandémie, il y avait un quasi-consensus sur la nécessité de programmes de sauvetage économique. L’effet positif de cette approche a été excellent. La croissance résultante a permis de récupérer la moitié de la baisse rapide d’activité au printemps. Nous semblons avoir évité une récession grave et de longue durée. La performance du Canada a été parmi les meilleures des pays occidentaux.

Bien sûr, on a créé des déficits dans les centaines de milliards de dollars. Inévitablement, l’augmentation de la dette totale semble dramatique. Mais, selon moi, cette dette est soutenable pour le gouvernement fédéral ; le déficit le serait aussi pour le Québec si, comme il le faut, le fédéral effectue les transferts appropriés aux provinces.

Mais maintenant, on commence à avoir la frousse quant au niveau de dette accumulée. Pourquoi ? Est-ce un esprit puritain qui se réveille ? Est-ce le réflexe habituel de la droite, qui conteste toute hausse des dépenses publiques ? Est-ce la peur d’une descente aux enfers comme celle qu’a connue la Grèce au cours de la dernière décennie ? Est-ce la crainte d’une fuite du dollar canadien vers d’autres monnaies ? Est-ce une peur d’une inflation non maîtrisable ? Examinons ces arguments les uns après les autres.

On ne peut pas accuser les gouvernements d’irresponsabilité pour leur combat contre la COVID-19. La rectitude de la droite et son penchant pour l’austérité semblent se terminer à la fin par une baisse des impôts pour les mieux nantis. La théorie monétariste par laquelle la droite se justifie a paru de plus en plus dépassée depuis la crise de 2008 et l’adoption de politiques de « quantitative easing » (QE).

Le Canada n’est pas la Grèce

Quant au sort de la Grèce, qui s’est trouvée avec une dette étouffante, une mise en tutelle ainsi qu’un régime d’austérité extrême et contre-productif, le cas du Canada est bien différent. La Grèce, en rejoignant la zone euro, a profité à court terme, mais se trouvait ensuite exposée à des politiques étrangères échappant à son contrôle. Nous avons notre propre monnaie et le contrôle sur notre propre politique monétaire. Nos gouvernements empruntent en grande partie de la Banque du Canada en dollars canadiens. Par ses opérations sur les marchés canadiens de capitaux, la Banque réussit à faire baisser à des niveaux rarement vus le taux d’intérêt auquel le gouvernement se finance. Il serait sage par ailleurs que, si elle va sur les marchés de capital, ce soient des emprunts à long terme et en dollars canadiens.

Le spectre d’une crise de confiance dans le dollar canadien et une fuite vers d’autres monnaies est peu réaliste pour autant que les autres pays d’Occident suivent des politiques fiscales similaires. En ratio du PNB, le Canada a énormément de marge par rapport à la majorité des pays. À cet égard, l’exemple du Japon, où un ratio très élevé depuis plusieurs années ne semble pas avoir de conséquences désastreuses, est instructif. Notre niveau de dette est comparable à celui des États-Unis. En fait, depuis le début de la pandémie, notre dollar n’a guère changé de valeur contre le dollar américain et a perdu peu contre l’euro. Quelle crise de confiance, donc ? À part des pays occidentaux, les spéculateurs vont fuir où ? Vers la Chine ? Très peu probable. Vers l’or ? Peut-être, mais son prix pourrait augmenter beaucoup sans impact macro-économique.

La menace de l’inflation

Menace finale : l’inflation, dont l’évolution future est très incertaine. La plupart des prévisionnistes économiques sont rassurants, se fiant à l’expérience des dernières années quand les taux d’inflation sont restés faibles. Il y a néanmoins une possibilité que le taux augmente, à la suite d’une reprise économique qui, étant optimiste, commencera l’année prochaine sous les effets de la vaccination. On risque, en 2021, de voir certains marchés en surchauffe. Mais si la demande globale nous mène vers une surchauffe, les gouvernements pourront revenir vers des politiques monétaires plus pru-dentes en temps et lieu. À cet égard, le gouvernement australien est exemplaire en s’engageant d’avance à ne revoir sa politique fiscale expansionniste que si le taux de chômage descend en bas d’un seuil : c’est-à-dire de 6 % dans son cas.

Une telle approche est tout à fait distincte d’une politique d’austérité visant à réduire la dette accumulée en temps de pandémie. En termes réels, une austérité future, néfaste en soi, ne fera rien pour compenser le passé. Les déficits doivent terminer un jour, mais il n’y aura aucun impératif à prévoir de l’austérité pour éponger les dettes exceptionnelles accumulées pendant la pandémie.

24 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 21 décembre 2020 06 h 28

    Grand merci pour ces mises au point pour l'immédiat et le futur. La majorité des pays recourent à leur banque centrale qui offre des taux d'intérêt quasi nuls, ce qui est un peu moins le cas lorsqu'il s'agit d'emprunts venant des provinces bien que es taux demeurent très bas.

    Qui plus est, plusieurs emprunts sont réalisés pour des investissements à court terme de telle sorte qu'avec une reprise économique post-pandémie ces emprunts disparaîtront pour laisser place à une relance de l'économie. Par rapport aux provinces, le gouvernement canadien qui a baissé grandement ses transferts en santé vers les provinces, celles-ci se retrouveront alors en position difficile pour contribuer à la relance de leur économie, contraintes qu'elles sont à des coupes dans divers secteurs pour alimenter celui de la santé et des services sociaux.

    Vous le soulignez à votre troisième paragraphe. C'est d'ailleurs le motif qui explique les demandes des hausses de transfert en santé pour les faire passer de 22% à 35%. Sans ces hausses, le Canada aura beau adopter le modèle australien, l'économie des provinces deviendra de plus en plus canadienne et celles-ci se retrouveront des gestionnaires de service à la solde du Canada avec une dette qui obligera à des coupes dans plusieurs services.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 décembre 2020 11 h 06

      Je suis tout à fait d'accord avec les propos de monsieur Bariteau et félicitations à monsieur Frayne.
      L'hystérie que les économistes soulèvent à cause de la dette publique est mal placée.
      Au contraire, dans son nouveau livre, "The Deficit Myth: Modern Monetary Theory and the Birth of the People's economy," l'économiste célèbre, Stéphanie Kelton brise les mythes qui nous empêchent d'agir: que le gouvernement fédéral devrait budgétiser comme un ménage, que les déficits nuiront à la prochaine génération, évinceront les investissements privés et saperont la croissance à long terme.
      Selon la « théorie monétaire moderne »un gouvernement doit imprimer autant d’argent que nécessaire pour financer les programmes sociaux et les infrastructures vertes . Kelton fait valoir que la première impérative de nos gouvernements et de traiter des problèmes cruciaux allant de la pauvreté et des inégalités à la création d'emplois, à l'élargissement de la couverture des soins de santé.
      Kelton soutient que la dette du gouvernement ne doit pas être problématique, si ses dépenses sont correctement ciblées. En effet, elle soutient que les déficits publics peuvent être très sains pour une économie et que les déficits plus importants peuvent renforcer une économie et conduire à une croissance plus rapide.
      Le Japon fait cela depuis des années sans le spectre de l'inflation. La majeure partie de sa dette d'environ 11 billions de dollars américains appartient à la Banque du Japon.

  • Françoise Labelle - Abonnée 21 décembre 2020 07 h 04

    L'austérité est une conséquence de l'idéologie néo-libérale

    En trois étapes:
    1. Réduction extrême le rôle de l'État en coupant ses dépenses au maximum. L'État doit vendre tout ce qu'il possède au privé ou aux oligarques (Cf. Le saccage de la décennie Menem en Argentine, en Russie sous Yeltsine, au chili sous Pinochet, etc.). L'austérité s'impose par conséquent.
    2. Ouverture économique des frontières, sauf pour les pays riches. Le Japon et la Chine ont résisté et survécu.
    3. Dérégulation de la monnaie. Tant pis si votre monnaie s'écrase et doit être dévaluée cent fois (Argentine).

    Ne vous en déplaise, vous devez admettre que l'économie la justification chiffrée d'une idéologie. Car bien de économistes soutenaient le plq de Couillard-Leitao, qui se targuait de bien gérer l'économie et qui est tombé dans le panneau de l'austérité en période de reprise pendant qu'Obama dépensait au contraire avec succès.
    «Tout ça pour ça», Aubry, Delorme et Fortin, Le Devoir, 13 juillet 2016

    • Cyril Dionne - Abonné 21 décembre 2020 13 h 05

      Vous avez oublié de nous parler du Venezuela et de son système communiste étatique. C'est le meilleur exemple d'un état qui a passé son temps à emprunter de l'argent pour créer une richesse fictive jusqu'au moment que l'économie cesse de croître (voir pétrole). Là, on doit commencer à repayer tous les emprunts et c’est la débandade partout. Les gens crèvent littéralement de faim dans la rue et l’exode par millions commence. Les gouvernements ne créés pas de richesses; ils les dépensent tout simplement.

      La dévaluation de la monnaie est un phénomène naturel lorsque les dépenses gouvernementales dépassent largement les avoirs. Imprimer de l’argent à volonté ne fait que dévaluer cette dernière. Là, nous sommes bien plus pauvres qu’on le pense.

      Et mauvaise nouvelle pour ceux qui ont reçu de la PCU alors qu’ils n’étaient pas vraiment éligibles; ils devront repayer le tout au complet mais Justin nous a dit qu’ils n’avaient pas à payer les amendes ou les intérêts sur les montants. Merci Justin. Moi aussi je crois au Père Noël. Malheureusement pour plusieurs, Revenu Canada ne croit pas à ce dernier.

    • Christian Montmarquette - Abonné 21 décembre 2020 15 h 44

      "Vous avez oublié de nous parler du Venezuela et de son système communiste.." - Cyril Dionne

      Le communisme a le dos large à ce que vois.

      Et vous, vous avez oublié de nous parler du coup d'État et des sanctions économiques américaines.

      Sous le gouvernement d’Hugo Chavez (1998-2013) :

      • Le 6 décembre 1998 : Hugo Chavez est élu président de la République avec 56% des voix. Dès le premier jour, il promet un gouvernement révolutionnaire et annonce que le peuple aura à se prononcer par référendum sur la convocation d’une Assemblée constituante pour l’élaboration d’une Constitution novatrice.

      • Novembre 1999 : l’Assemblée constituante accouche d’une Constitution progressiste ; elle reconnaît le rôle de l’entreprise privée, des investissements publics et des coopératives ; dans cette économie plurielle, l’État exercera une fonction régulatrice ; elle prévoit une nouvelle réforme agraire et préconise l’autosuffisance alimentaire ; enfin, elle modifie le nom officiel du Venezuela qui devient la République bolivarienne du Venezuela.

      • Avril 2001 : au Sommet des Amériques tenu à Québec, Chavez est le seul des 34 chefs d’État et de gouvernement à s’opposer ouvertement au projet de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) conçu et promu par les États-Unis.

      • Avril 2002 : Coup d’État concocté par l’oligarchie locale avec le concours de l’Agence états-unienne de renseignement, la CIA ; Chavez est enlevé manu militari et fait prisonnier ; deux jours plus tard, une gigantesque mobilisation populaire chasse les putschistes du Palais présidentiel et rétablit Chavez dans ses fonctions.

      • Août 2004 : référendum révocatoire – comme le permet la Constitution – demandé par les parties de droite ; Chavez l’emporte haut la main.

      • Mars 2013 : décès d’Hugo Chavez à l’âge de 59 ans.

      https://www.pressegauche.org/Chronique-d-une-sale-guerre-imperiale-contre-le-Venezuela

    • Christian Montmarquette - Abonné 21 décembre 2020 16 h 27

      En complément de commentaire:

      La sale guerre de déstabilisation que les États-Unis mènent aujourd’hui contre le Venezuela n’est pas sans raviver la mémoire de la quarantaine d’interventions perpétrée par l’Oncle Sam contre divers gouvernements d’Amérique latine. La plus connue et la plus sanglante demeure le renversement du président du Chili, Salvador Allende, en 1973.

  • Germain Dallaire - Abonné 21 décembre 2020 08 h 04

    Un texte à diffuser!

    Spontanément, la très grande majorité des gens font une relation entre la gestion financière et celle de leurs finances personnelles. Cette relation est reprise par les journalistes qui sont, comme l'a si bien dit Arruda, des pigeons voyageurs. Cela contribue à en faire une idée reçue mais c'est une grande erreur tout simplement parce que les États indépendants (ce n'est pas le cas du Québec quand même) ont des banques centrales. Depuis la crise de 2008, l'étau s'est déserré par rapport aux années dures du néo-libéralisme qui préconisaient une complète indépendance des banques centrales par rapport aux États. Depuis le début de la pandémie, tous les États font la même chose. Ce fait à lui seul devrait rassurer tout le monde. Mais... il se trouve encore des imbéciles comme Rodriguez pour agiter cet épouvantail.

    • Jacques Patenaude - Abonné 21 décembre 2020 09 h 59

      M. Dallaire vous avez raison. Le texte démontre ce qu'est vraiment le néo-libéralisme. Cette théorie ne porte pas comme trop de monde croit sur les déficits de l'État. Que l'État face un déficit ou non n'en fait pas un État néo-libéral. Ce qui en fait un État néo-libéral est l'adoption d'une politique monétariste où les banques centrales sont considérées comme indépendantes des États sous prétexte de séparation des pouvoirs. Ça leur permet de se mettre au service de la spéculation boursière plutôt qu'au service des citoyens. Ce texte fait un œuvre de vulgarisation exemplaire. Le discours sur les déficits n'est que « rectitude de la droite et son penchant pour l’austérité [se terminant] à la fin par une baisse des impôts pour les mieux nantis » comme le dit l'auteur. Les États devant alors se financer sur le marché boursier, les spéculateurs peuvent ainsi exercer du chantage sur les États via les agences de crédit qui les forces ainsi à l'austérité. De mémoire c'est le gouvernement de Trudeau père qui a adopté la théorie monétariste.

  • Bernard Terreault - Abonné 21 décembre 2020 08 h 22

    Une anomalie

    L'article n'en parle pas mais un aspect de la conjoncture économique actuelle est pour moi incompréhensible: commment se fait-il qu'en période d'incertitude comme la présente la Bourse atteigne des sommets ? Les investiseurs pensent-ils vraiment qu'une période de prospérité sans précédent va bientôt s'amorcer et les futurs profits par action justifier les sommes qu'ils auront dépensé pour acheter ces actions ?

    • Claude Bariteau - Abonné 21 décembre 2020 08 h 55

      Les investisseurs essaient de tirer un maximum de profit durant la crise, car ils appréhendent ce qui adviendra après, notamment un réalignement menant à une quatrième phase industrielle, qui va contraindre à des changements moins profitables à court et moyen termes.

    • Robert Mainville - Abonné 21 décembre 2020 10 h 06

      La bourse a prédit neuf des cinq dernières récessions.
      - Paul Samuelson (Nobel d'économie 1970)

    • Jacques Patenaude - Abonné 21 décembre 2020 10 h 12

      M. Tétreault
      La réponse est pourtant simple les banques centrales soutiennent la spéculation boursière par "l'ajout de liquidité". La méthode est simple, la banque centrale rachète des obligations émises par les États pour forcer les spéculateurs boursiers à se diriger vers des actifs du secteur privé. Ces liquidités provoquent présentement une vague de spéculation qu'on qualifierait "d'inflationniste" si ce n'était pas des produits boursier. En fait la conséquence de cela est un concentration de la richesse entre les mains de quelque initiés toujours moins nombreux qui sauront bien éviter la débandade lorsque ça s'écroulera.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 décembre 2020 11 h 18

      À monsieur Bernard Terreault: Après la Deuxième Guerre mondiale, les énormes dépenses sociales du gouvernement Roosevelt, engagées par le New Deal, n'ont pas provoqué d'inflation.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 21 décembre 2020 12 h 24

      Et on ne parle surtout pas, M. Tetreault, du fait que cet ode à l'endettement repose sur le prémisse d'une forte croissance perpétuelle et sans fin. 

      Et pas un mot non plus sur l'effet délétère qu'une telle croissance aurait sur la lutte aux changements climatiques. 

  • Gilbert Troutet - Abonné 21 décembre 2020 09 h 16

    L'exemple de la Grèce

    Si vous voulez prendre l'exemple de la Grèce, il faudrait ajouter que, pendant qu'on accusait leur gouvernement de déficits intolérables, voire de banqueroute, la Grèce était le 1er acheteur d'armement en Europe (voir le rapport « L'État du monde «, 2014). Et qui leur vendait cette quincaillerie inutile en échange « d'aide financière » : l'Allemagne, la France, les États-Unis... autrement dit leurs créanciers.