On arrêtera de coller quand nos voix seront entendues

«Nos actions ne remplaceront jamais la justice, mais la justice est défaillante», soutiennent les signataires. 
Photo: Capture d'écran Instagram «Nos actions ne remplaceront jamais la justice, mais la justice est défaillante», soutiennent les signataires. 

« C’est sûr que Rozon, il ne s’est pas fait coucher par terre. » C’est la première pensée qui a traversé l’esprit de O., menottée, les mains dans le dos, à plat ventre sur l’asphalte glacial.

O. et M. sont « colleureuses ». Ce mercredi 16 décembre, elles ont bravé le froid pour placarder sur un mur « Rozon gagnant, toutes perdant.es ». Arrêtées par la police, elles ont chacune écopé d’une amende de 1296 dollars ; 2592 dollars au total pour des feuilles de papier collées avec de la farine et de l’eau.

Qu’est-ce qui nous pousse à sortir de chez nous le soir alors qu’il fait -20 degrés ? Les doigts gelés par la colle, la peur de se faire arrêter ou agresser, nous choisissons de coller pour faire entendre nos voix. Nous sommes Collages Féminicides Montréal, un collectif de collages en non-mixité choisie. Nous sommes des femmes et des personnes appartenant au spectre des minorités de genre. Nous luttons contre les féminicides et toutes les violences perpétrées en fonction du genre.

Nous collons des slogans féministes sur les murs pour que nos voix soient entendues en dehors de nos cercles militants. Nous collons pour nous réapproprier l’espace public, la nuit, là même où on craint encore trop souvent pour nos vies et pour nos corps. Nous collons pour nous souvenir des luttes et des droits de nos adelphes, de nos sœurs disparues ou assassinées, des droits bafoués des personnes marginalisées, des victimes qui n’obtiennent pas réparation. Nous portons ces messages, noms et slogans sur les murs de la ville, parce que si le système ne nous écoute pas, la rue, elle, nous entend.

Si la société québécoise échoue à réformer ce système qui ne condamne que trois agressions sexuelles sur 1000, qui refuse près de 10 000 demandes d’hébergement en violence conjugale par année, faute de place et de financement, qui laisse des agresseurs être innocentés et s’en tirer impunément, elle peut certainement supporter que quelques murs fassent le témoignage de ces absurdités.

Nous provoquons le débat. Nous donnons corps aux chiffres, noms aux agresseurs, soutien aux courageuses. Nous collons pour honorer les mortes et protéger les vivantes.

Nos actions ne remplaceront jamais la justice, mais la justice est défaillante. Les lois ne précèdent jamais les luttes, le système judiciaire ne sera jamais à l’avant-garde.

« Vous n’employez pas les bonnes méthodes », « il y a d’autres manières d’agir pour faire passer un message », nous a dit la police. Pourtant, lorsqu’on se bat en jouant un jeu qui protège les agresseurs, selon des règles qu’ils ont eux-mêmes écrites, nous ne pouvons gagner. Nous avons donc choisi la désobéissance civile pour échapper à ce système judiciaire qui nous fait violence.

Ce n’est pas la première fois que nous avons affaire aux forces de l’ordre. Il y a quelque temps, un automobiliste a poursuivi et menacé de percuter des colleureuses en action. Craignant pour leur vie, elles ont composé le 911. Selon la police, cet homme voulait simplement « les empêcher de commettre un délit ». Jamais il n’a été question de sa violence ni du fait qu’il avait mis en danger les colleureuses. Nos vies sont-elles moins importantes que vos murs ?

Pourquoi tous les Gilbert Rozon de ce monde, acquittés par la justice, peuvent-ils se coucher sur leurs deux oreilles pendant que nous nous couchons sur la chaussée, les mains menottées dans le dos et la peur au ventre ?

*Le texte de ce collectif est soutenu par:
Anaïs Barbeau-Lavalette, Mères au front
Gabrielle Boulianne-Tremblay
Léa Clermont-Dion
Manal Drissi
Jessie Nadeau
Ginette Noiseux, Espace Go
Safia Nolin
Solène Paré
Brigitte Poupart
Naïla Rabel
Annick Charette
Elisapie Isaac
Mary Sicari, membre des Courageuses
Patricia Tulasne, porte-parole des Courageuses
Aide aux trans du Québec
Collectif Collages Féministes Montréal
Collectif Collages Féministes Québec
Collectif Collages Féministes Sherbrooke
Collectif Plurielles
Collectif Wake Up Calice
Librairie l’Euguélionne

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9 commentaires
  • Pierre Labelle - Abonné 19 décembre 2020 07 h 30

    Longhue vie à ce collectif : "Collage Féminicide Montréal". "Vous n'employez pas les bonnes méthodes" de leur dire un flic, sans doute plus songé que ces collègues... Et que dire de ces 2 amendes totalisant plus de 2,500$ pour du collage de feuilles de papier.... C'est cela le jugement des flics !

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 19 décembre 2020 08 h 56

    Je suis découragée, hier soir je marchais seule dans la rue et je me suis dit, n'importe quel homme peut venir m'agresser là tout de suite..si il lit moindrement le journal, il saura qu'il n'a qu'à nier, il pourra même inventer que c'est moi qui l'a provoquée, il n'y aura ni preuve ni témoin et la justice va se laver les mains de ma souffrance et mes traumas, colère.
    Je suis dégoûtée et je n'ai plus aucun respect pour les juges et la justice..j'ai l'impression de vivre au Nicaragua .
    Merci pour ce texte les filles , merci surtout pour vos actions et votre dévotion ...bravo même si finalement, de ce que je comprend, ça ne change rien:/

    • Jacques Patenaude - Abonné 19 décembre 2020 10 h 32

      Bien d'accord avec vous. Le jugement dans l'affaire Rozon a des implications qui vont bien au-delà des causes d'agression sexuelle s'il suffit de présenter une version plausible même si la juge ne la crois pas pour se faire innocenter. Ne va-t-on pas au-delà du doute raisonnable? peu importe le type de crime. Ce qui me choque le plus c'est d'entendre tout le système judiciaire se ranger derrière ce jugement en nous disant qu'il faut nous faire de la pédagogie parce qu'on est trop nono pour comprendre. Si au moins on entendait des membres de cette technocratie opaque s'interroger sur le fonctionnement de la justice. Mais non tous derrière le jugement, même pas d'interrogation sur la possibilité de porter ce jugement en appel. Aucune remise en question. Choquant! Il est temps qu'on en revienne à la critique de ce système. Bravo pour ces résistantes, elles ont raison. Il n'y a pas si longtemps la critique de la justice n'était pas vue comme un crime de lèse majesté. Pour ma part l'idée d'un tribunal spécialisé est une bonne idée mais j'ai peur que ça ne serve qu'à mettre le couvert sur la marmite comme d'habitude. Une remise en question de l'ensemble du système est nécessaire.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 19 décembre 2020 12 h 31

      Merci de votre commentaire, Je pense qu'il faut ajouter au jugement la feuille de route de l'accusé en plus des faits retenus contre lui.
      Un homme accusé par une deuxième ou troisième victime qui n'ont pas de lien, dans le cas de Rozon, plus d'une vingtaine, ne devrait jamais sortir intacte d'une salle de cour. C'est ce qui est arrivé à Cosby, avec un juge plein de bon sens qui a compris la portée de sa décision.

      À la limite même avec un doute raisonnable pour la prison, il y a clairement mal entendu entre les deux partis et l'accusé devrait recevoir des ateliers de sensibilisation obligatoire afin que ces " mal entendus" ne se répètent plus.

      Libre comme l'air sans même un semblant de correction, de sensibilisation, de formation..c'est une insulte totale lancée aux visages des femmes..
      Je suis profondément dégoûtée et j'encourage les femmes à prendre des cours d'auto défense intensément, clairement on ne peut compter que sur nous même..
      Et même les hommes car Savail aussi s'en sort blanc comme neige..
      Misère..

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 décembre 2020 19 h 04

      Madame Geoffrion, je vous entends, mais la juge doit s'en tenir aux textes de loi, sinon le prévenu pourra en appeler de son jugement et même le faire annuler. La loi doit être revue, je vous réfère au commentaire de Lorraine King... En attendant, si on vous agresse quand vous êtes seule, n'hésitez pas à vous défendre, c'est la meilleure façon de recueillir de l'ADN. Et criez!

  • Ghyslaine Thomas - Abonnée 19 décembre 2020 15 h 17

    Inégalités systémiques ou quoi?

    Gros mercis aux Courageuses, Collleureuses, Femmes, Militantes, Féministes et à toutes celles qui croient et cherchent à atteindre la vraie justice! Honorer et respecter les systèmes pré-organisés par seulement les hommes risque de perpétuer ces inégalités. Ainsi, a été construit ce monde inégal.
    Psychologie avec Freud qui n'avait, entre autres, pas connaissance du plaisir féminin; La religion catholique dont les femmes y ont été exclues, ridiculisées, abandonnées, exploitées; le système médical encore là avec l'exclusion des femmes. Les sages-femmes peinent à se frayer un chemin pour travailler. Alors que, par exemple, la médecine s'est approprié le pouvoir de nous endormir pour accoucher.
    Moi, en bonne santé, j’ai donné naissance à trois enfants sans jamais pousser pour expulser avec joie, la vie. Ce que j'ai tant demandé. Non, je me suis réveillé à mon troisième accouchement et on me poussait sur la bedaine pour faire sortir mon bébé. Avec un risque de descente de vessie… Face à mes demandes, la médecine me déconseillait de nourrir mes bébés. Conseil non suivi au deuxième bébé, le premier ayant été si malade à cause d'une allergie au lait de vache. Je me permets ces exemples personnels car je sais de quoi je parle lorsqu'il s'agit de non-respect des femmes. Cette inégalité est diffuse dans toutes les spores sociales et permet de faire perdurer ces inégalités sociales dans à peu près tous les domaines. Il y a eu le système d'éducation qui a coûté cher à la parole d'une Lise Payette, on se souviendra.
    Les procès d'agression comme le dit Annick Charette que la montagne, sa montagne était plus élevée à gravir que celle de Rozon. Évidemment, dans l'arène d'un procès, les candidats sont à armes inégales. Dans un combat de boxe, les protagonistes sont pesés pour y avoir un poids corporel basé l'élément brut de ce poids corporels vérifié avant le combat. La justice est rendue sur ce qui est observable, mais encore ici, la richesse, l’aide technique reçue n’est peut-être

  • Jacques de Guise - Abonné 19 décembre 2020 15 h 18

    Cynisme + systémisme

    En y ajoutant une dose de cynisme et une pincée de systémisme (les institutions ont leur existence propre en dehors des individus), on peut même se demander si le système n’a pas choisi délibérément ces deux affaires, d’une part pour maintenir l’illusion que le système de justice fait son boulot et d’autre part, du fait de la faiblesse connue des deux dossiers, lesdits comportements reprochés ne seraient pas sanctionnés et le cours des choses pourraient reprendre puisque le système a fait ce qu’il devait faire selon les plus meilleures règles des plus meilleures pratiques. C’est juste que les victimes concernées n’étaient pas assez crédibles, sinon – vous le savez bien - le système aurait été impitoyable (lol) n’eut été cette carence. Le tout se consumant dans la justice spectacle avec ses effets de manche (ce qu’on appelle l’apparence de justice : le système sort de son coma et s’enfarge dans les fleurs du tapis).

  • Loraine King - Abonnée 20 décembre 2020 08 h 14

    Viol par négligence

    Le 25 juin Le Devoir publiait qu'en Suède, une loi sur le consentement entraîne un bond de 75% des condamnations pour viol. Dans cet article d'AFP on mentionnait que ce pays avait révisé sa législation en 2018 et introduit le viol par négligence. Je note qu'en juillet 2019 la cour suprême suédoise a rendu un premier jugement sur l'application de la loi sur le viol par négligence, Je ne trouve qu'un résumé (anglais) du raisonnement:

    https://www.loc.gov/law/foreign-news/article/sweden-supreme-court-defines-negligent-rape/