Inégalités vaccinales

«En plus d’être égoïste, une approche chaque-pays-pour-soi est tout simplement irrationnelle», écrit Maïka Sondarjee.
Photo: Patrick T. Fallon Agence France-Presse «En plus d’être égoïste, une approche chaque-pays-pour-soi est tout simplement irrationnelle», écrit Maïka Sondarjee.

L’autrice est chercheuse Banting en science politique à l’Université de Montréal et professeure adjointe en développement international à l’Université d’Ottawa.

Dans les jours suivant l’annonce de la fiabilité de son vaccin contre la COVID-19, la compagnie Pfizer avait déjà vendu plus de 80 % du stock qu’elle prévoyait produire d’ici la fin de 2021. Les acheteurs ? Les gouvernements qui en ont les moyens. Au moment où les premières doses de vaccin ont été administrées au Québec cette semaine, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint que les pays à faible revenu soient incapables de se procurer des vaccins avant… 2024.

Il existe pourtant une entente de vaccination universelle, le Vaccine Global Access Facility (COVAX), lancée par l’OMS au début de la pandémie. Initiative regroupant des gouvernements, des scientifiques, des philanthropes ainsi que des organismes de la santé, du secteur privé et de la société civile, son objectif était d’assurer un accès équitable aux traitements et aux vaccins à la COVID-19. Le groupe ad hoc devait éviter le pire : que chaque pays priorise sa propre population (même les personnes moins à risque) aux dépens des populations vulnérables. COVAX fait la promotion du partage d’informations scientifiques et des brevets publiés, notamment grâce à un nouvel outil, le Patentscope COVID-19 Index, mis en ligne en avril 2020.

Plus de 180 pays se sont joints à l’initiative en signant des accords contraignants, notamment 94 pays à revenus élevés. Ces derniers doivent en principe payer pour leurs doses par l’entremise de COVAX, alors que les pays à faible revenu recevraient leurs doses gratuitement. Le plan dit que tous les pays recevraient assez de doses pour immuniser 3 % de leur population, soit les segments à risque élevé, comme les travailleurs et travailleuses de la santé. Les doses pour personnes à risque moyen (jusqu’à 20 % par pays) seraient ensuite délivrées équitablement. Les doses subséquentes seraient distribuées en fonction de la rapidité de la propagation du virus dans le pays, la présence d’autres pathogènes, et la vulnérabilité des infrastructures de santé.

Pourtant, des documents internes de l’OMS analysés mercredi dernier par l’agence Reuters déterminent qu’il y a une « forte probabilité » que les pays à faible revenu n’aient pas accès au vaccin avant 2024. Les clauses adoptées par les gouvernements signataires ne les empêchent pas de s’approvisionner directement auprès de compagnies pharmaceutiques plutôt que par COVAX, créant ainsi un problème d’action collective. L’OMS mentionne que l’initiative risque d’échouer due à un manque de fonds, aux risques liés à l’approvisionnement, et aux obligations contractuelles trop complexes.

La compétition perdure

Alors que la Chine a récemment intégré COVAX et prévoit distribuer ses propres vaccins aux pays à faible revenu afin de redorer son image sur la scène internationale, les États-Unis de Donald Trump n’ont aucune intention d’adhérer à l’initiative. Dès la réception des premières doses cette semaine, le président américain a signé un ordre présidentiel privilégiant une approche « Americans first » en ce qui a trait à la vaccination. Alors qu’il laisse entendre qu’il sera un meilleur joueur d’équipe sur le plan multilatéral, reste à voir si son successeur Joe Biden défendra mieux l’intérêt commun.

L’économiste indienne Jayati Ghosh craint que l’approche « chaque-pays-pour-soi » mène à un « apartheid du vaccin », où certains pays et certaines populations (les plus nantis) seront privilégiés. D’un côté, la plupart des pays reconnaissent la nécessité d’une campagne de vaccination globale pour mettre un terme à la crise. D’un autre côté, la plupart des gouvernements priorisent la vaccination de sa propre population.

Le problème avec cette approche n’est pas seulement qu’elle laisse tomber certains pays : elle est nuisible à tous, même pour les pays occidentaux. Si nous souhaitons rouvrir les frontières aux voyageurs et aux marchandises, il faut un plan global et que tous les pays atteignent un certain taux de vaccination.

Un système de brevetqui empire le problème

Le régime de propriété intellectuelle actuel protège davantage le profit des compagnies pharmaceutiques que le bien commun. L’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle de l’OMC (TRIPS) établit en effet des règles très strictes quant à la production de technologie industrielle et médicale. Même si, comme dans le cas de la COVID-19, une compagnie profite de données scientifiques partagées et d’argent public pour produire des vaccins, elle demeure « protégée » contre le vol de ses « innovations » pharmaceutiques.

Les profits liés aux brevets médicaux sont pourtant exorbitants, comme le démontre le cas de l’EpiPen, dont le brevet a été acheté en 2007 par la compagnie pharmaceutique américaine Mylan. Après l’achat, le prix de l’EpiPen est passé d’environ 94 $ à 608 $ aux États-Unis. Il est faux de penser que ce type de brevet protège l’innovation : il protège avant tout les profits. Ces brevets s’achètent et s’allongent afin de faire davantage de profits sur des technologies qui pourraient sauver des vies.

Prioriser le bien commun sur les profits des compagnies pharmaceutiques est pourtant possible. Des experts racontent dans le New York Times qu’après le 11 septembre 2001, le gouvernement américain a obligé la compagnie Bayer à baisser le prix de la ciprofloxacine et à augmenter sa production, car Washington voulait se prémunir d’une éventuelle attaque à l’anthrax.

Alors que plus de 100 pays sont d’accord avec une proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud de suspendre les règles de l’OMC pour produire des génériques à faible coût, plusieurs pays s’y opposent, comme le Canada, les États-Unis, la Suisse, l’Australie, la Norvège, le Japon et le Brésil.

Notre échec à régler l’épidémie de VIH-sida devrait nous inspirer de meilleures pratiques. Celle-ci continue de faire des morts, car des compagnies pharmaceutiques ont empêché pendant trop longtemps la création de trithérapies génériques par des compagnies africaines. Celles-ci préféraient vendre à des patients occidentaux qui pouvaient payer 10 000 $ par année. Comme disait le philosophe George Santayana, ceux qui ignorent le passé sont condamnés à le répéter.

Une pandémie ne peut se vaincre qu’ensemble. En plus d’être égoïste, une approche chaque-pays-pour-soi est tout simplement irrationnelle. Si nous voulons éviter que le spectre de la COVID-19 plane sur nous pendant des décennies, il faut une campagne mondiale de vaccination. Rien ne justifie que nous vaccinions les personnes qui sont moins à risque ici avant de vacciner les personnes les plus vulnérables partout.

7 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 19 décembre 2020 03 h 26

    Madame Sondarjee, et vous, vous faites quoi... Quand votre tour viendra d'être vacinée, allez-vous le refuser, et dire mon vacin pas avant que le pauvre là-bas, que je ne connais pas et qui est dans un pays fort loin.... Il est certain qu'il y a injustice "appréhendée" dans la séquence des vaccinations, même ici au Canada, comme d'ailleurs dans tous les pays dits avancés... En fait, c'est comme les soins de la santé "ordinaires"... Le riche avant, le pré-nommé en avant, le politicien en avant... les autres "on verra".
    Quantà tout le temps faire porter le blâme aux USA, et plus particulièrment à Trump, vous semblez ignorer qu'il y a toute une différence entre le spectacle et la réalité. Tenez un exemple récent: suite à l'exposion dans la capitale du Liban... US Aid fut la première aide alimentaire sur place. Résultat de l'alimentation de base pour 3 semaines pour toute la population. Cela se faisait simulanément aux naiseries que le Trump disait: "pas question d'aide à ces m... ".
    Vos propos font penser à ceux que certains "profèrent" à l'avant des amphithéatres universitaires: "à mort le DDP, au poteau les GV qui l'utilsent, etc." Et les étudiants de reprendre en coeur "au poteau". Malheureusement, aucune approche historique n'est dite, ni d'ailleurs ce qu'est le paludisme... et encore moins sur le nombre actuel de morts en Inde, en Afrique, etc. Et encore moins que l'Europe était aussi fortement frappée avant les années 1940, ni d'ailleurs que même MTL en était régulièrement frappée. Et que dire de la "Sun Belt' des USA, où la situation était catastrophique...
    Que des compagnies "pharmas" profitent de la panique "virus" pour engranger des profits hors proportion, cela nest pas normal. Mais c'est aux GV-occidentaux d'y voir, et de prendrent les mesures appropriées en la circonstance.

    En attendant, attendons notre tour...

    • Hélène Boily - Abonnée 20 décembre 2020 08 h 33

      Vos propos sont ceux d'un enragé. Quelle mouche vous a piqué? Ce n'est pas parce que le monde est rempli d'injustices qu'il faut en rajouter. En plus, ça a l'air de vous arranger. N'ayez crainte, vous le serez, vacciné, et plus tôt que tard.

  • François Beaulé - Inscrit 19 décembre 2020 08 h 04

    L'âge est le principal facteur de risque

    Les populations des pays pauvres ne sont pas plus à risque de mourir de la COVID-19. Au contraire, puisque ces populations sont plus jeunes que les populations occidentales et que l'âge est le principal facteur de risque.

    L'auteure semble confondre le risque de contracter le virus et celui de souffrir de complications ou de mourir. Tous les gens des pays pauvres comme des pays globalement riches sont susceptibles de l'attraper. On sait que le président Macron est présentement victime de la maladie. La femme de Justin Trudeau en a souffert aussi. Le prince Charles également. Et Trump, Bolsonaro, Johnson et d'autres chefs d'État ont aussi été infectés par le coronavirus. On a appris que différentes personnalités publiques occidentales ayant plus de 60 ans sont mortes à cause de la covid.

    • Hélène Boily - Abonnée 20 décembre 2020 08 h 25

      L'auteure est certainement assez intelligente pour concevoir que dans les "populations jeunes", ce serait les personnes âgées ou à risque qui auraient le vaccin en priorité.

  • Pierre Jasmin - Abonné 19 décembre 2020 08 h 14

    L'agora des Habitants de la Terre avec Ricardo Petrella dit cela depuis juin dernier

    On peut lire une dizaine d'articles à ce sujet sur le site des Artistes pour la Paix ou dans l'Aut'Journal

  • Cyril Dionne - Abonné 19 décembre 2020 10 h 00

    « L'inégalité matérielle ne sera jamais résorbée » - John Rawls

    Bon, pour le virus qui est venu de Chine, selon nos bien-pensants et donneurs de leçons autoproclamés, on devrait commencer à alimenter les autres pays de vaccins gratuits. Non merci, on passe. Si la Chine veut redorer son blason après nous avoir donner le SARS-CoV-2, bien bon leur fasse.

    Pour régler la transmission du virus, nous avons qu’à interdire les voyages aux voyageurs et fermer les frontières. Les marchandises pourraient continuer de circuler très facilement. En 2020, le régionalisme et l’isolationnisme ont bien meilleur goût.

    Bien sûr, les pays comme l’Inde et l’Afrique du Sud voudraient modifier les règles pour produire des génériques pour avoir les vaccins à moindre coûts, sinon gratuits. Les génériques s’en viennent, mais ceux qui n’ont rien contribuer à la rechercher et au financement, eh bien, qu’ils attendent leur tour tout simplement.

  • François Beaulé - Inscrit 20 décembre 2020 09 h 37

    Recherche de l'immunité collective

    « Si nous souhaitons rouvrir les frontières aux voyageurs et aux marchandises, il faut un plan global et que tous les pays atteignent un certain taux de vaccination », a écrit Mme Sondarjee.

    Cette affirmation est fausse. Pour atteindre une immunité collective dans un pays, il faut un taux de vaccination d'au moins 70%. Ce qui signifie que des voyageurs vaccinés d'un pays riche qui aura atteint l'immunité collective pourront se rendre dans des pays dont les habitants ne sont pas vaccinés. Alors que si l'on répartit les vaccins de façon à avoir le même faible taux dans tous les pays, aucune population ne jouit d'une immunité collective et les voyageurs risquent de contaminer leur pays en y rentrant.