Se soucier de la joie

«Des gens meurent, des gens souffrent, des gens sont esseulés, le quotidien a sa lourdeur», écrit Véronique Grenier.
Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse «Des gens meurent, des gens souffrent, des gens sont esseulés, le quotidien a sa lourdeur», écrit Véronique Grenier.

L’autrice est enseignante de philosophie au collégial. Elle a écrit le récit Hiroshimoi (2016) et les recueils de poésie Chenous (2017) et Carnet de parc (2019), aux Éditions de Ta Mère, ainsi que Colle-moi (2020), à La courte échelle.

Les temps sont durs. Les temps sont béton, me permettrais-je de dire. Le difficile flotte, passe de l’un à l’autre, de l’un sur l’autre, affecte tout un chacun de manière assez inégale. On n’a pas toutes et tous la même porosité aux événements. C’est important de le souligner, de se le rappeler : la vie des autres, celle de leur for intérieur, de ce qui leur trotte dans la tête et de ce qui les bouscule, les compositions à l’infini qu’ils peuvent faire pour se sortir de telle marde, affronter tel défi, contourner telle affaire, ça nous est rarement accessible, de même que ce qui les a touchés, brusqués, cassés. Toujours persiste un grand fond composé de tout ce qu’on ne sait pas, de tout ce qu’on ne comprend pas. Parce qu’on n’y a pas accès.

Et c’est peut-être pour ça que c’est un peu risqué de porter un regard d’ensemble sur « la situation » et sur la façon dont les gens y réagissent. On ne peut que présumer souvent à hauteur de nos yeux, à l’échelle de notre vécu, en projetant sur le monde une vision très filtrée des choses. C’est quasi impossible de faire autrement, cela dit. Ça n’empêche pas qu’en cette fin d’année 2020, il importe d’avoir au cœur cette différence, cette iniquité. Pour le rendre un peu plus malléable, peut-être, ce cœur. Et l’esprit qui vient avec.

Parce que sans cela, la compassion, la sollicitude et la bienveillance, on les cherchera longtemps. Et il semble que — dans tout ce qui doit se vivre — c’est un peu ce dont nous avons besoin les uns les autres, les uns envers les autres. Il faut se soucier de nos joies. Des petites joies, celles qui sont à portée de main, de voix, d’oreilles. À portée de soi.

L’étrangeté

Ce qui nous agace peut-être, c’est que nous vivons un sentiment d’étrangeté, nous sommes étrangers et étrangères, encore, à ce qui défile devant nous, notre quotidien redéfini et changeant. Tout cela n’est pas encore à nous, n’est pas encore « nous ». Et cet espace entre une mélancolie et un souvenir encore palpable d’un « avant » et ce avec quoi nous devons composer « maintenant » est celui de l’absurdité et… « [c]ela ne veut rien dire », pour citer Camus en ouverture de L’étranger.

On cherche le sens.

Peut-être faut-il davantage songer à le faire, à le créer, à l’offrir.

Avec au cœur, comme je le disais, que ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de sa résilience. « Quand on veut, on peut. » Non, pas tout le temps. Si tout n’était qu’une question de vouloir, ce serait si simple.

L’été en soi

Alors, on tourne le regard où ? On les met où, nos mains ? Lorsqu’on a l’impression que les choses se délient et s’effritent, que les liens se dissolvent — dans la crise quelque chose se brise, il faut le rappeler —, il reste « la beauté du geste » (Véronique Côté, La vie habitable). En ces temps étranges, il ne faut pas sous-estimer ce pouvoir. Et il importe de s’en savoir porteurs et porteuses. L’action, parfois, est réparatrice. Par elle-même. En elle, on passe une énergie, on « agit » et, ce faisant, on échappe, on contourne un peu l’impuissance vis-à-vis de ce qui est subi.

La résistance, ce n’est pas nécessairement être contre quelque chose, ça peut se faire autrement. En ce moment, ça réside peut-être précisément dans le fait d’accueillir ce qui nous échappe, d’assumer que c’est là et de voir comment on peut meubler le vide, à savoir ce qu’on peut créer, tisser, donner. Des gens meurent, des gens souffrent, des gens sont esseulés, le quotidien a sa lourdeur. On ne peut aider « tout le monde » et on n’a pas à le faire. Parfois, aussi, s’aider soi-même, c’est pas mal la seule chose qu’on peut faire. Et je ne veux pas occulter le fait que la responsabilité d’adoucir les jours n’est pas qu’individuelle. Certaines parts des problèmes ont à voir et ne peuvent avoir que des réponses collectives, étatiques.

Mais peut-être que nous pouvons tout de même chercher à saupoudrer dans nos ordinaires des gestes beaux. Pour soi, pour autrui. Il ne faut pas sous-estimer la force des détails, des petites choses : les sourires, les cartes, le temps pris, les appels, la soupe chaude laissée sur le pas de la porte, autant de marqueurs bienveillants qui sont à notre portée et peuvent aussi nous permettre de penser à autre chose que ce qui nous pèse, momentanément. Il faut se tricoter les uns aux autres. Se soucier de nos joies, je disais plus haut. En occasionner. Souffler sur nos braises les uns les autres, les uns avec les autres, que le feu ne meure pas à l’intérieur de nous ou qu’il reprenne. Que les mois à venir soient moins frettes, un peu. Et qu’on puisse collectivement se dire : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. » (Albert Camus, « Retour à Tipasa », Noces.)

4 commentaires
  • Bernard Dupuis - Abonné 19 décembre 2020 11 h 14

    Il faut nuancer

    Comme l’adage le dit, « personne ne peut être contre la vertu et la tarte aux pommes ». Je suis bien conscient que la joie est fondamentalement quelque chose d’individuel. Pour la collectivité, c’est essentiellement plus compliqué. Les moments de joie collective sont extrêmement rares. Peut-être en avons-nous connu un en 1976.

    L’optimisme concerne fondamentalement le "moi" intérieur comme le dit Camus. Mais, pour quelqu’un qui a le souci de la collectivité, c’est le pessimisme qui l’attend. Car, comme dirait l’autre, l’essence du monde, le Québec y compris, c’est l’éternel retour de la misère.

    Bernard Dupuis, 18/12/2020

  • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2020 12 h 08

    Commencer par un altruisme intéressé


    La langue française a de bien drôles de façons de produire de bien drôles de sens quand on visite à nouveau avec plus d’attention ses mots. Ainsi, je me sens bizarre à l’idée de me soucier de la joie quand je prends conscience que le souci me préoccupe et m’inquiète davantage qu’il ne m’apaise. À moins que je prenne conscience que c’est par le souci d’autrui que je dois passer pour accéder à la sollicitude et au soin à son égard. Comme la souffrance morale entraîne un repli sur soi qui renforce l’égocentrisme déjà prégnant dans notre culture valorisant l’individualisme, cela demande tout un effort de transcendance de passer du souci de soi au souci d’autrui. Cet effort est plus facile à réaliser quand on sait que faire du bien à autrui et lui procurer de la joie fait autant de bien à soi-même. Qu’il nous suffise donc de commencer par pratiquer un altruisme intéressé.

    Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 20 décembre 2020 14 h 30

      @ M. Therrien,

      Particulièrement intéressant comme point de vue. Merci de nous l'avoir partagé.

  • Pascal Barrette - Abonné 20 décembre 2020 04 h 16

    Tisser les malheurs et bonheurs

    Pour reprendre votre mot, Madame Grenier, votre réflexion remue les braises. En suivant son beau fil, j’ai revu mes soucis et joies de la semaine. Me sont revenus les serrements pour un neveu atteint du virus, plus trivial, le chesterfield brisé, la quête d’un bidule pour le réparer, la tête penchée dans le frette, les détours pour distancer les piétons, les soucis d'achat bloqueurs de décorations, le masque qui gêne la respiration, mais aussi la fierté de respirer par le nez en serpentant dans le tohu-bohu des voix d’ordi aux mille menus, le plaisir de pouvoir enfin parler à une vraie personne, l’air amusé et le merci d'un mendiant qui n’a pas vu venir dans sa casquette la pièce de monnaie, le sourire dans les seuls yeux d’une caissière, la main tendue d’un voisin m'offrant préséance à l'ascenseur rendu d’un seul occupant, les «comment ça va» des enfants et amis par coup de fil ou vidéo, les photos et courriels de la fratrie sur l'anniversaire de décès de notre mère, ses derniers mots écrits, une prière pour «les pauvres, les malades et la famille». Tisser tous ces petits malheurs et petits bonheurs, qui sait, nous prépare-t-il aux grands malheurs et grands bonheurs qui finissent toujours par arriver.

    Pascal Barrette