J’ai fait un rêve…

«Il n’est pas mauvais de rêver un peu de temps à autre», écrit Gérard Bouchard.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Il n’est pas mauvais de rêver un peu de temps à autre», écrit Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, l’auteur enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

On me permettra cette petite impertinence : moi aussi, j’ai fait un rêve… Un rêve naïf comme le sont souvent les rêves, mais un rêve d’adulte. Ayant dépassé depuis quelques années l’âge des patins et des traîneaux, du père Noël et des Ho ! Ho !, je me suis plu à imaginer l’histoire d’une petite nation que le sort avait étourdiment jetée dans une contrée lointaine, ingrate, où les humains côtoyaient les bêtes, où l’hiver s’étirait parfois sur trois saisons et où les fleurs ne venaient que furtivement. Là, à l’autre bout du monde, un mauvais génie l’avait fait naître sous l’autorité dédaigneuse d’un empire qui la priva de liberté et de bien d’autres droits que des peuples plus heureux trouvaient dans leur berceau.

La petite nation était cependant très courageuse. Elle résolut de survivre et persista à se reproduire en tirant du sol à peine de quoi se nourrir. Le Roi opulent, niché dans son château, trouvait néanmoins à prélever tous les ans sur cette pitance un impôt qu’il utilisait pour s’adonner à ses fastes et à ses guerres. Mais bientôt, un autre empire plus insolent encore vint se substituer à l’ancien par la force des armes. De nouveau, la petite nation vécut dans les fers et dut apprendre à résister à ses nouveaux maîtres qui voulaient même effacer son nom, ainsi que sa langue et sa culture jugées inférieures, indignes de survivre. Puis, voilà que, dans son voisinage, un troisième empire, encore plus ambitieux et plus puissant que les précédents, prit forme et peu à peu étendit sur la petite nation un autre magistère.

Pendant tout ce temps, elle devait subir aussi le pouvoir d’un culte qui prospérait en son sein grâce aux faveurs des puissants dont elle servait les desseins et à la mollesse d’élites qui se nourrissaient à la table des servitudes.

Des décennies s’écoulèrent pendant lesquelles les empires s’enrichirent aux dépens de la petite nation laissée pour compte : pauvre, privée d’instruction et de soins, vouée aux travaux les plus ingrats et mal rétribués, sans grand espoir de s’élever dans l’échelle de l’aisance. Des clercs enseignaient à ses enfants, dès leur plus jeune âge, à se faire petits, à douter d’eux-mêmes, à craindre les autres, à pratiquer la soumission et à aimer leur sort. Mais envers et contre tout, dans le maquis de l’alcôve, la petite nation persistait à se reproduire et même à se multiplier. C’était sa manière de conspirer.

Puis, un jour, elle s’est réveillée et elle s’est fâchée. Mais sans violence, tranquillement. En peu de temps, avec acharnement, presque miraculeusement, elle se releva et fit mentir tous ceux qui l’avaient calomniée. Elle devint prospère et généreuse, éprise d’égalité et de justice. Elle s’efforça d’utiliser sagement sa nouvelle richesse, lutta contre la pauvreté, entreprit de protéger sa langue, sa culture, ouvrit ses portes à l’étranger et mit la démocratie à l’honneur. Elle donna aussi à ses enfants l’accès à l’instruction et à la science ainsi que des emplois honorables. Et elle leur inculqua la fierté, la confiance, le respect de soi et le goût de l’avenir, en même temps que la passion douce et âcre de la liberté.

C’était un très beau rêve, trop beau même. Du coup, subitement, je me suis réveillé moi aussi… Un peu étourdi, encore enivré des parfums de ma rêverie, je redoutais le dur contact avec le réel. Mais en observant attentivement autour de moi, qu’ai-je vu ? À mon grand étonnement, j’ai compris que la petite nation qui m’était donnée à voir ressemblait étrangement à celle de mon rêve. Je n’en croyais pas mes yeux. J’ose à peine le dire mais j’avais, en quelque sorte, « rêvé » la réalité !

Depuis, je me suis mis à aimer encore davantage cette grande nation qui est la mienne : courageuse, pleine de vie et de projets, décente, compatissante, ennemie de la violence, bien consciente de ses forces et de ses faiblesses, qui doit encore lutter constamment pour s’assurer un avenir mais contente de ce qu’elle est devenue tout en restant modeste (c’est elle désormais qui se moque d’elle-même). Cela dit, je l’ai bien vu aussi, il lui reste des travaux pressants à effectuer, comme toutes les nations sans doute. Mais elle s’y emploie. Il faut lui faire confiance et il faut l’aider.

Je me le répète souvent maintenant, c’est elle qui m’a fait ce que je suis : instruit, protégé, pratiquant un métier que j’aime, profondément enraciné tout en étant extrêmement curieux du vaste monde. Et libre. Je comprends mieux à quel point je lui suis endetté. Et je me découvre plus déterminé que jamais à lui rendre une partie de ce qu’elle m’a donné.

Il n’est pas mauvais de rêver un peu de temps à autre. Même quand ce n’est pas Noël.

11 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 19 décembre 2020 08 h 16

    Rêvons en chœur, rêvons très fort...

    Jusqu'à ce que la réalité, doucement et tendrement, nous réveille et nous fasse comprendre qu'il n'est plus nécessaire de rêver parce qu'elle se charge de notre avenir.

  • Denis Grenier - Abonné 19 décembre 2020 09 h 07

    Quoi ?! Votre inconscient collectif vous parlent-ils?

    Ce matin dois-je croire ce que mes yeux lisent ? J'aime bien les événements que vous décrivez de l'histoire de votre nation, notre nation. Votre rêve ne précisent pas la suite des événements et des péripéties de son avenir. La suite de votre rêve nous appartient à nous tous lecteurs et lectrices. Votre partage serait une des façons de remettre à ce peuple, votre nation, ce que vous nommez être votre dette.
    Merci.


    Denis Grenier
    Abonné

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 décembre 2020 09 h 10

    Jusqu’au déclin…


    Cette petite nation agonise M. Bouchard.
    Face à plus de 450 ans d’histoire, deux générations à peine auront suffit pour éteindre bien des espoirs.
    Dommage que ceux qui détenaient le pouvoir et l'influence d’inverser le déclin n’ait pas eu le courage de leurs présents rêves.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 décembre 2020 09 h 43

      Ceci est malheureusement vrai.

  • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2020 10 h 37

    Imaginaire de survivance et pensée du terminus


    Si vous avez rêvé la réalité et que ce fut un très beau rêve, est-ce à dire que cette grande nation se suffit à elle-même dans sa terre qui fut jadis promise et qu’elle n’a pas absolument besoin de son pays à elle pour y être heureuse dans la joie de vivre ancestrale? Je me demande donc s’il est possible pour cette nation animée de son imaginaire de la survivance de dénouer cette impasse qui consiste à rester dans le statu quo de l’inconfort des tensions identitaires pour conserver ses capacités d’adaptation ayant assuré sa survie et s’enorgueillir de sa résilience en la célébrant. Mathieu Bélisle, dans «Bienvenue au pays de la vie ordinaire», parle alors de la « pensée du terminus », pour décrire comment le Québec semble considérer qu’il a obtenu le maximum de changements lui permettant de jouir du meilleur des deux mondes.

    Marc Therrien

  • Loyola Leroux - Abonné 19 décembre 2020 10 h 40

    N’est-ce pas le natalisme qui a sauvé la ‘’Petite nation’’ ?

    Pour une fois monsieur Bouchard, je suis d’accord avec vous.
    C’est le contrôle de la reproduction, par la main de fer de l’église catholique qui a sauvé la race canadienne française, comme des agriculteurs ont sauvé le ‘’Petit cheval de fer’’, la poule ‘’La Chanteclerc’’ et la vache ‘’La Canadienne’’. Sans les curés, qui exerçaient une surveillance morale même dans la chambre à coucher, comme les ‘’commissaires du peuple’’ en URSS, les ‘’Gardes rouges’’ en Chine communiste, les eunuques dans les harems, nous serions disparus, faute de femmes qui donnaient naissance à 22 enfants.
    N’est ce pas le sens de vos propos : «Mais envers et contre tout, dans le maquis de l’alcôve, la petite nation persistait à se reproduire et même à se multiplier. C’était sa manière de conspirer.»
    J’aurais aimé que vous poussiez votre propos un peu plus loin. Avec une moyenne de 1.5 enfant par femme, le ‘’Petit peuple’’ ne risque-t-il pas de disparaitre ? Vous pourriez ainsi vous réclamer des idées de Lionel Groulx qui rêvait lui aussi, d’une reconquête de l’Amérique par les francophones, aidés par les Indiennes, en passant par le nord de l’Ontario et en diffusant la belle culture française dans l’Ouest.
    Le francais recule

    • Christian Roy - Abonné 19 décembre 2020 12 h 00

      Le Québec ne serait pas ce qu'il est sans la "sainte Église catholique". À la fois ombre et source de résistance identitaire. Le Québec est enfant d'une ambiguïté. Notre malheur actuel consiste à ne pas lui reconnaître une dette collective. Ce qui pèse lourd sur notre futur.