Le ministère de l’Improvisation

«Dans certains quartiers, rares sont les familles qui possèdent le matériel informatique nécessaire pour suivre d’éventuels cours à distance», écrit Josiane Cossette.
Photo: iStock «Dans certains quartiers, rares sont les familles qui possèdent le matériel informatique nécessaire pour suivre d’éventuels cours à distance», écrit Josiane Cossette.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.

Neuf mois dans cette pandémie et le primaire n’est pas encore prêt à basculer en enseignement à distance la première semaine de janvier à cause du manque d’équipement informatique, avons-nous appris mercredi de la bouche du ministre Jean-François Roberge. Neuf mois : bien plus qu’il n’en faut pour accoucher d’un plan qui se tient.

Les parents ont pourtant répondu à des sondages (au moins trois !) visant à cerner les besoins technologiques des familles. Les écoles ont reçu un budget dédié à l’achat de matériel. Comment cela se fait-il que l’ensemble du réseau ne soit pas encore prêt ? Comme ce fut le cas le printemps dernier, la poursuite des apprentissages se trouve à court terme pelletée dans la cour des parents qui doivent, tout en jonglant avec le télétravail, trouver le moyen, le temps et la patience d’accompagner leurs enfants — lorsque leur niveau de littératie et de numératie le leur permet. « Ce n’est qu’une semaine », nous dit François Legault en bon père de famille, promettant presque aux élèves privés de père Noël qu’ils seront assis en classe le 11 janvier prochain.

Ne soyons pas dupes, cette date de retour est loin d’être garantie. La courbe de contamination est exponentielle ; un groupe de 75 scientifiques et universitaires recommandait de mettre le Québec sur pause dès le 20 décembre. De plus, selon l’épidémiologiste Benoît Masse, il faudrait confiner la population au moins 28 jours pour infléchir le rythme des infections. Or, la « pause des Fêtes » du gouvernement en fait tout juste 17…

Dans l’intervalle, le corps enseignant fait de son mieux pour se préparer, avec les consignes qu’on lui donne au compte-gouttes, à la dernière minute. Quelques jours sans enseignement n’aideront pas à consolider les apprentissages ; les élèves sont encore en train de faire du rattrapage puisque le ministère de l’Éducation improvisait déjà le printemps dernier. La pandémie était jeune, le temps était aux tartelettes, nous pouvions alors le lui pardonner. Six mois plus tard, la situation a bien changé. Si la pause se prolonge, c’est vers une catastrophe que l’on se dirige — nous n’en sommes qu’au tiers de l’année scolaire. Il reste une grande partie de la tarte à manger.

Iniquités à l’horizon

Dans certains quartiers, rares sont les familles qui possèdent le matériel informatique nécessaire pour suivre d’éventuels cours à distance. Une mère de Montréal-Nord m’a confié que seule sa fille était équipée adéquatement dans sa classe. Une enfant sur vingt. Mais pourquoi tous n’ont-ils pas accès au matériel dont ils auraient besoin ? La réponse réside dans un calcul complètement absurde : plutôt que d’être versée en fonction de l’indice de défavorisation, la mesure TIC a été calculée en fonction du nombre d’élèves d’une école. « À cause de cette façon de faire, un de mes collègues d’une école favorisée du West Island a reçu un montant similaire à une école de même capacité desservant les enfants du quartier Chameran, un secteur très défavorisé de Ville Saint-Laurent », m’a expliqué le directeur d’une école primaire montréalaise. C’est avec ce montant que les écoles ont pu acheter des iPad et des Chromebook pour les prêter à leurs élèves… Mêmes moyens, différents besoins.

Un établissement dont 80 % des élèves sont défavorisés — et dépourvus de matériel informatique à la maison — n’a ainsi pas les budgets pour combler les besoins de tout le monde tandis qu’« on croule sous les Chromebook » dans une école d’Outremont, m’a dit une enseignante. Déplorable que notre gouvernement ait distribué ses dollars sans tenir compte des besoins réels ! Oui, il y a bien des fonds pour les écoles défavorisées destinés à l’engagement scolaire, à la littératie et à la numératie… Mais ce ne sont pas ceux-ci qui permettent d’acheter des ordinateurs portables ou des tablettes. Or, sans ces appareils ces jours-ci, point de salut.

Les écoles prêtes et suffisamment équipées en feront davantage que le contact quotidien demandé par le ministre, qui chiffrait à 0 % le risque qu’on manque de matériel en août dernier. Une fois de plus, la table est mise pour que les inégalités entre les pauvres et les riches se creusent. Le privé avance allègrement sur les rails de l’enseignement à distance depuis des mois et possède la pleine latitude pour le faire, tandis que certains établissements publics n’ont pas ce qu’il faut pour assurer pleinement la continuité pédagogique. Les enfants de milieux défavorisés seront les premiers à pâtir de cette suspension des services. Déjà fragile, la mobilité sociale se trouve en voie d’être hypothéquée.

Et les 432 millions que le fédéral a versés pour aider les écoles du Québec avec la pandémie, quelqu’un en a-t-il vu la couleur ? « Lors de ma rencontre de mise à jour budgétaire de novembre, cet argent n’était pas là », m’a dit le même directeur.

Le gouvernement exhorte les acteurs de l’éducation à être créatifs ; ce serait plutôt à nous de lui dire de prêcher par l’exemple et de cesser de faire ses travaux la veille de la remise. La diminution de la transmission de la COVID-19 passe notamment par une meilleure ventilation, des groupes réduits et un enseignement à distance structuré, dont le déploiement devrait être accessible à l’ensemble des élèves du Québec. Préférant croiser les doigts et attendre que la situation se règle magiquement par elle-même, notre ministre de l’Éducation marche dans les pas de son chef qui, à presque chaque conférence de presse, se compare avec les derniers de classe pour embellir sa performance discutable en matière de lutte contre la pandémie.

Quand on lui demande comment on pourrait freiner la transmission dans les écoles, le ministre Roberge répond d’ailleurs : « Je vois mal comment on pourrait aller plus loin. » Pour voir, encore faut-il le vouloir. Encore une fois, le ministre de l’Éducation nous offre une preuve de son immobilisme, de son improvisation et de sa honteuse incompréhension du terrain.

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