Faut-il ou non démondialiser nos économies?

«Adopter le Panier bleu, manger local: ce nouveau credo imposé par la pandémie fait son chemin dans certains milieux», écrivent les autrices.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Adopter le Panier bleu, manger local: ce nouveau credo imposé par la pandémie fait son chemin dans certains milieux», écrivent les autrices.

Dans le cadre d’un partenariat avec l’École d’été de l’Institut du Nouveau Monde, Le Devoir publie le fruit du travail des étudiants participants. Ce texte a été rédigé il y a quelques semaines dans un contexte d’apprentissage de la démarche journalistique.

Avec la COVID-19 et l’urgence climatique, l’idée d’une démondialisation regagne du terrain. Au Québec, cela rime souvent avec production et consommation locales. Mais ce qui semble positif ici pourrait avoir des conséquences néfastes sur les pays du Sud. La solution passe peut-être par une combinaison d’initiatives de proximité et de commerce régional.

Adopter le Panier bleu, manger local : ce nouveau credo imposé par la pandémie fait son chemin dans certains milieux. D’un côté, la crise sanitaire a montré les limites de l’interdépendance entre les pays du monde. De l’autre, le ralentissement de la mondialisation se présente de plus en plus comme solution aux inégalités et aux émissions de gaz à effet de serre. Pour plusieurs, une démondialisation s’impose.

Seulement, ne consommer que des fruits et légumes d’ici pourrait avoir des conséquences sur les pays producteurs du Sud. « En ce moment, on vit un arrêt soudain […] si on n’y réfléchit pas comme il faut, on peut détruire les économies locales », affirme Maïka Sondarjee, chercheuse postdoctorale à l’Université de Montréal.

En effet, pour Jayati Ghosh, économiste et professeure à l’Université Jawaharlal Nehru à New Delhi, la raison en est que nous sommes entrés dans une phase de démondialisation dictée par les entreprises privées, au détriment des populations.

Syndrome de Stockholm

C’est le cas de l’Inde, partie prenante de la chaîne d’approvisionnement du textile. « Si Zara et Benetton se retirent, ces pays n’ont plus accès au marché ! Aujourd’hui, ne pas être exploité est pire, car on perd ses revenus », illustre Mme Ghosh. Loin de profiter de la mondialisation actuelle, ces pays sont victimes d’un « grand syndrome de Stockholm » : ils sont dépendants d’un système qui profite d’eux.

En témoignent également les pertes d’emplois subies au Maghreb à la suite de la relocalisation de centres d’appels d’entreprises françaises entamée en 2012 et qui risque de s’intensifier, selon la volonté du gouvernement d’Emmanuel Macron. Une décision politique qui créerait des emplois en France, mais en les supprimant ailleurs.

Tributaires d’un lourd passé colonial, les économies des pays du Sud sont souvent dépendantes des investissements étrangers et surspécialisés dans la production de matières premières. Et les gouvernements ne peuvent pas toujours agir pour remédier à cette situation.

C’est l’une des choses que Jayati Ghosh reproche au président indien en place, Narendra Modi. Il ne saisit pas les possibilités offertes par une force de travail jeune et éduquée en Inde. « L’économie pourrait être diversifiée, mais ce gouvernement a tout gâché », déplore-t-elle.

Redécouvrir son patrimoine

Les pays doivent avoir plus « d’imagination », selon elle : penser à plus d’intégration régionale, à de nouvelles manières de produire et de consommer, et encourager de nouveaux secteurs d’activités. C’est le cas du Vietnam, qui « exploite des opportunités commerciales tout en développant de nouvelles activités économiques à l’interne », affirme Jayati Ghosh.

« Dans beaucoup de pays d’Afrique du Nord, on a longtemps abandonné l’olivier, par exemple, ou la farine. Alors que ce sont des productions ancestrales », explique Larabi Jaïdi, économiste au Policy Center for the New South, situé à Rabat, au Maroc. « La production locale pourrait permettre de redécouvrir ce qui faisait notre patrimoine culturel », ajoute-t-il.

Régionaliser

« Demain, l’ouverture reste la seule voie pour les pays du Sud afin de maximiser leur développement », affirme Larabi Jaïdi. Le tout combiné à une régionalisation qui équilibrerait le libre-échange. « Il faut avoir une approche pragmatique et regarder les besoins et les leviers disponibles adaptés aux continents », croit-il.

En raison du passé colonial, tous les pays ne sont pas sur un pied d’égalité pour se démondialiser. La solution pour pallier cet ordre mondial ? Une certaine « solidarité internationale » qui pourrait se traduire par plus de prêts aux pays du Sud. « L’Europe doit fournir un apport technique et financier aux pays africains », dit-il.

Pour Jayati Ghosh, ce sont des mesures politiques concrètes qui pourraient avoir de réelles retombées. « C’est bien qu’une communauté fasse affaire avec son fermier local, mais ce n’est pas assez. Ne mettons pas tous nos espoirs sur les individus », dit-elle.

6 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 17 décembre 2020 09 h 18

    Bon devoir, mais il y a plus

    C'est un bon début de réflexion, mais il faut voir plus large et plus loin. Voir, par exemple, les analyses de Stephen Smith dans son ouvrage «La ruée vers l'Europe», où il souligne que la démographie en Afrique crée une émigration massive vers les pays occidentaux. D'une part, les pays africains, en particulier au Sahel, ont encore un taux de natalité tel que la population double en une génération; d'autre part, la plupart de ces pays n'ont pour ainsi dire pas d'État ni de classe moyenne. Pendant ce temps, nous continuons de piller les ressources de l'Afrique, comme au Congo, un pays riche où les populations locales n'ont jamais été aussi pauvres.

  • Cyril Dionne - Abonné 17 décembre 2020 10 h 18

    La mondialisation dissout le tissu social et la démocratie des nations et bonjour le 1%, les paradis fiscaux et les GAFAM

    Oui pour une démondialisation à 110%. Nous ne sommes pas responsables des pays du Sud dont les sociétés existent bien plus longtemps que les nôtres. Désolé, mais lorsqu’on invoque le colonialisme, nous sommes plus là parce qu’on n’a rien à cirer de cela et nous n’en sommes pas responsables.

    Pourquoi devrait-on donner des emplois aux gens du Maghreb pour des industries et des services d’ici? En quoi sommes-nous responsables de la misère des autres alors que leurs systèmes politiques et socio-économiques n’ont jamais évolué? Encore une fois, ici, on occulte le phénomène de la surpopulation qui conduit la plupart de ces nations en voie de développement dans un « no man’s land » démocratique. Encore une fois, ici, on occulte le phénomène des religions monothéistes qui gardent les gens dans un apartheid anti-modernité.

    Non, fournir un apport technique aux pays africains, n’est-ce pas la définition qu’on nous donne de l’appropriation culturelle? On se fait traiter de tous les noms lorsqu’on célèbre les bonnes choses des autres sans se l’approprier évidemment. La science et la technologie font parties de notre culture que nous avons développée à travers les siècles. Nous, on a connu un siècle des Lumières et nous avons rejeté d’emblée les mythes et les superstitions. Vous savez, les réponses aux phénomènes naturels ou ce qu’on appelle communément les sciences, sont disponibles pour tous.

    Personne n’a encore reçu le courriel? Les nations occidentales sont endettées jusqu’au cou à cause d’un coronavirus issu de l’Empire du Milieu. Lorsqu’on parle de manque à gagner, nous parlons des citoyens qui paient taxes, impôts et tarifs. Nous allons prendre soin des nôtres comme le ferait toute bonne mère de famille.

    • René Pigeon - Abonné 18 décembre 2020 11 h 41

      Le printemps arabe a démontré comment il est difficile pour une population et son électorat d’écarter les militaires du pouvoir.

  • Robert Mainville - Abonné 17 décembre 2020 11 h 25

    Prêter aux pays du Sud ?

    Je cite : Une certaine « solidarité internationale » qui pourrait se traduire par plus de prêts aux pays du Sud.

    Il ne faut rien comprendre à l'économie pour préconiser une telle mesure. C'est un remède bien pire que le mal qu'il prétend guérir.

    Avec des prêts venant du Nord, les pays du Sud verraient leur dépendance accrue. Ils seraient tenus de payer des intérêts en devises étrangères, sur lesquelles ils n'ont aucun contrôle.

    Comprenons-nous bien : l'endettement des états n'est nullement un problème, si, et seulement si, cette dette est détenue localement et dans la devise locale.

    Ce qui est ici préconisé va à l'encontre de ce principe.

    Si vous avez besoin d'une preuve pour vous convaincre à quel point un endettement détenu par des pays étrangers, dans une devise étrangère, peut être néfaste, vous n'avez qu'à regarder l'état de l'économie en Argentine, qui souffre d'une manière épouvantable de ce problème.

    Ce que je viens d'expliquer est enseigné dans un bon cours de Macroéconomie 101.

  • Gilles Théberge - Abonné 17 décembre 2020 17 h 54

    Vous écrivez que « Aujourd’hui, ne pas être exploité est pire, car on perd ses revenus » !

    Mais si on gagne sa dignité, on est libre...? Être exploité n'est-il pas la pire des choses...?

  • René Pigeon - Abonné 18 décembre 2020 12 h 12

    Si les fabricants, distributeurs aux consommateurs et géants informatiques cessent d’acheter ou d’investir au Québec, nous perdons l’accès aux marchés !

    En résumé : Si les fabricants, les distributeurs aux consommateurs et les géants informatiques cessent d’acheter nos productions ou d’investir au Québec et au Canada pour produire, nos pays n’ont plus accès au marché ! (une condition de la prospérité qui échappe à plusieurs économies développées comme celle du Québec ou de plusieurs économies périphériques).

    Les affirmations suivantes tirées de l’essai concernant les pays du Sud s’appliquent également pour décrire la position de faiblesse d’économies satellites comme le Québec et le Canada. Extraits de l’essai transcrit ci-dessous modifiés en remplaçant le nom des pays exportateurs du Sud du texte original par le Québec et le Canada :

    "C’est le cas (du Québec et du Canada), partie prenante de la chaîne d’approvisionnement du (aluminium, pièces automobiles, IA). « Si (les chaines de distribution aux consommateurs étrangers, les fabricants automobiles, les géants informatiques) se retirent, ces pays (Québec et Canada inclus) n’ont plus accès au marché ! (une condition de la prospérité qui échappe à plusieurs économies développées comme celle du Québec ou de plusieurs économies périphériques) Aujourd’hui, ne pas être exploité est pire, car on perd ses revenus ». Loin de profiter de la mondialisation actuelle, ces pays sont victimes d’un « grand syndrome de Stockholm » : ils sont dépendants d’un système qui profite d’eux."

    "Tributaires d’un lourd passé colonial, les économies des pays du Sud (ainsi que le Québec et le Canada) sont souvent dépendantes des investissements étrangers et surspécialisés dans la production de matières premières (S’ils ne peuvent s’établir durablement dans l’IA et l’aéronautique, les Québécois et les Canadiens devront-ils se contenter de descendre dans les mines ?). Et les gouvernements ne peuvent pas toujours agir pour remédier à cette situation."