Le racisme, une histoire qui se répète

«Avec le décès de Joyce Echaquan, de nombreuses personnes découvraient ce que les Attikameks de Manawan et d’autres membres des Premières Nations savaient déjà depuis de nombreuses années: il est possible, et il arrive régulièrement que du personnel d’institutions publiques se permette de dominer, d’humilier et d’insulter des Autochtones», écrivent les auteurs.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Avec le décès de Joyce Echaquan, de nombreuses personnes découvraient ce que les Attikameks de Manawan et d’autres membres des Premières Nations savaient déjà depuis de nombreuses années: il est possible, et il arrive régulièrement que du personnel d’institutions publiques se permette de dominer, d’humilier et d’insulter des Autochtones», écrivent les auteurs.

Cet automne, les membres de la revue Recherches amérindiennes au Québec (RAQ) et de la Société Recherches amérindiennes au Québec (SRAQ), comme l’ensemble des citoyens et citoyennes du Québec, ont été indignés par le départ de Joyce Echaquan, femme attikamek originaire de Manawan, mère de sept enfants, décédée sous les insultes de membres du personnel soignant d’un hôpital du Québec. Son décès a été largement médiatisé et a entraîné une vague de condamnations à travers le monde.

Avec le décès de Joyce Echaquan, de nombreuses personnes découvraient ce que les Attikameks de Manawan et d’autres membres des Premières Nations savaient déjà depuis de nombreuses années : il est possible, et il arrive régulièrement que du personnel d’institutions publiques se permette de dominer, d’humilier et d’insulter des Autochtones en raison de leur appartenance identitaire, sur la base de traits supposément caractéristiques et partagés par l’ensemble des membres de ce groupe. Certes, certains programmes universitaires en sciences infirmières mettent en valeur l’approche humaniste caring :

« Le caring promeut des soins infirmiers solidement ancrés dans les sciences et l’art d’une pratique professionnelle visant la préservation de la dignité humaine, la promotion de la santé et la guérison dans une harmonie du corps, de l’âme et de l’esprit. » (Pavel Krol et Alain Legault dans L’infirmière clinicienne — 2008)

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version remaniée d’un texte du numéro qui vient de paraître de la revue Recherches amérindiennes au Québec, volume XLIX, no 3.

C’est le cas notamment de l’Université de Montréal, qui a développé un modèle humaniste des soins infirmiers pour guider la formation des futurs infirmiers et futures infirmières au cours de leur cheminement universitaire. Dans ce programme, il existe un cours de santé communautaire intitulé Expérience de santé des communautés, dans lequel sont abordées les compétences culturelles et les questions autochtones. Dans une formation de trois ans, seule une petite partie d’un seul cours est donc consacrée aux réalités des Premières Nations et des Inuits du Québec.

Une répétition

Le système actuel n’est sans doute pas pensé pour encourager le développement d’attitudes, de gestes, de paroles ou d’actions racistes et discriminatoires. Comme dans bien d’autres domaines, l’exception n’est pas la règle. Le racisme, dans les milieux de soin au Québec, n’est pas systématique. Mais les derniers mots entendus par Joyce Echaquan dans ce lieu où elle venait chercher la compassion, le soin et l’empathie ne sont pas non plus l’expression d’une exception. C’est en revanche l’expression d’une répétition. La question qui se pose alors est la suivante : qu’est-ce qui est fait, mais surtout qu’est-ce qui pourrait être fait de plus, dans le système, pour lutter contre ces actions et ces attitudes qui se répètent ?

Comme l’écrivait Mickaël Elbaz, un professeur d’anthropologie de l’Université Laval, dans un lexique qu’il donnait en lecture dans le cadre de ses cours :

« Face au racisme, aux racismes, l’indignation ne suffit pas. Lui opposer une idéologie antiraciste ne suffit pas non plus. Le racisme est un fait social total et implique une réaction à la fois éthique, juridique et politique ainsi qu’une réallocation des ressources. La bataille contre le racisme est une nécessité démocratique. »

La prise de position de la revue RAQ et de la SRAQ sur le racisme et la discrimination systémiques n’est pas idéologique, elle est scientifique. La variable n’est pas le nombre d’attitudes ou d’actions racistes qui permettrait d’atteindre, par saturation, le seuil de représentativité nécessaire à la confirmation scientifique de l’existence du racisme dans un système (par exemple, un système de santé). La variable est la répétition de telles attitudes et actions par des personnes qui font partie d’un même groupe, formées et appelées à intervenir dans ce système.

« Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier une agression ou un privilège », a écrit Albert Memmi dans Le racisme. Agression, privilège et dominance (1982). Cette définition, formulée par ce théoricien du postcolonialisme, résonne encore aujourd’hui dans cet hôpital de la région de Lanaudière, sur le territoire attikamek et partout au Québec, alors que Justice pour Joyce n’a toujours pas été rendue.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com. 

7 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 15 décembre 2020 02 h 21

    Encore une fois. «Caring» en français c'est...

    «Sollicitude(s)» dans les circonstances. Misère! On avance.

    JHS Baril

    • Cyril Dionne - Abonné 15 décembre 2020 08 h 21

      Vous avez raison M. Baril. Nos autochtones ainsi que nos « racisés » du Québec parlent leur langue maternelle, l’anglais avec leur « caring ». Oui, misère.

      Ceci dit, Joyce Echaquan n’est pas décédée à cause d’insultes, mais bien pour une raison médicale toute autre. Il faudrait attendre pour le rapport du coroner dans cette situation. Il y avait un avant, un pendant et un après dans cette histoire. Il serait bon d’apprendre les raisons pourquoi Mme Echaquan était à l’hôpital cette fois-ci puisqu’elle semblait être une habituée et très connue des services là-bas. On pourrait peut-être mieux comprendre les insultes proférer à son égard et je dis cela sans excuser personne.

      Enfin, au lieu d’attendre le soi-disant seuil de saturation ou de représentativité nécessaire à la confirmation scientifique de l’existence du racisme dans un système, pourquoi les autochtones ne forment pas leurs propres membres aux soins hospitaliers? Pourquoi sont-ils très rares dans la profession médicale? Si on se base par la proportion de population, il y devrait y avoir toute une panoplie de professionnels de la santé chez les autochtones et ce n’est certainement pas le cas. Alors, pourquoi?

      Mais il semble plus facile d’accuser les autres de racisme ou de racisme systémique, eux comme Mme Echaquan, qui vivent volontairement dans une ségrégation abjecte qui s’appelle les réserves, vous savez ces prisons à ciel alors qu’ils ne forment aucun professionnel pour s’occuper de leur population et doivent toujours dépendre des autres. Encore une fois, pas un traite mot sur la loi raciste et infâme, la Loi sur les Indiens. Accuser les autres ne résoudra pas leurs problèmes immenses.

    • Pierre Rousseau - Abonné 15 décembre 2020 15 h 44

      Cher M. Dionne, vous vous emportez encore. D'abord, au risque de vous décevoir, il y a effectivement des infirmières et infirmiers autochtones au Canada; il y a même des médecins et des spécialistes. Sauf que pour les jeunes autochtones le système éducatif, auquel, si je ne m'abuse vous avez contribué, a toujours visé vers leur assimilation, que ce soit autrefois dans les pensionnats et plus récemment avec un curriculum qui ne répond pas aux besoins des Premiers peuples.

      Vous tombez ensuite à bras raccourci sur les réserves, contre ces gens qui « vivent volontairement dans une ségrégation abjecte... ces prisons à ciel (ouvert?)... » C'est vraiment de bon goût de blâmer les victimes, cela fait bien plaisir au colonisateur qui n'a de cesse de tenter de se débarrasser des gêneurs. Mais, sérieusement, ce sont de malheureux stéréotypes car s'il est vrai qu'il y a des réserves où c'est pathétique (c'est drôle, elles relèvent toutes du fédéral) la vie en réserve peut aussi être « normale » et a pu aussi empêcher le colonisateur de détruire les cultures et les identités autochtones. Comme quoi une situation peut se retourner à l'avantage des victimes quand elles font face à l'extinction de leurs identités. J'imagine que les Hurons-Wendat vont être déçus de voir votre description de leur réserve, Wendake.

      Le racisme systémique a un autre nom, le colonialisme, et malgré tout, les Premiers peuples commencent vraiment à se remettre de la tempête qui les a secoués et ils ont décidé de passer du rôle de victimes à celui de défenseurs de leurs droits et, qu'on le veuille on non, les choses vont changer. Je peux vous dire que nous allons voir beaucoup plus d'infirmières, de médecins, de spécialistes, d'ingénieurs, de pilotes, d'avocats et de juges autochtones et j'en suis fort aise.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 décembre 2020 18 h 57

      Cher M. Rousseau,

      En proportion de la population, disons poliment que les autochtones traînent la queue et pas à peu près en ce qui concerne les carrières en santé. Et contrairement à vous, j'ai enseigné à des élèves autochtones des réserves et la plupart enregistraient d'une à deux années de décalage en ce qui concerne les autres élèves. Lorsqu’ils retournaient vivent dans leur réserves, la distance entre eux et les études postsecondaires devenaient un gouffre. Ils ne leur restaient plus qu’à devenir policier. Vous avez besoin de seulement votre secondaire (le cégep est considéré comme une école secondaire dans le ROC).

      Moi aussi j'aimerais que les choses changent, mais il ne faut pas retenir notre souffle. Il n'y pas d'amélioration au point de vue scolaire pour les autochtones. J’en n’ai jamais vu et je faisais des mains et des pieds pour qu’ils apprennent et qu’ils s’intéressent à l’école. Se dire le contraire, s'est se mentir. Ils n’étaient tout simplement pas intéressés parce que l’école des blancs n’est pas valorisée dans leur société. Misère, ils étaient habitués de venir à l’école trois journée sur cinq. Et le tout est une question de culture et des chefs autochtones qui veulent demeurer sur les réserves afin d’amasser la manne qui leur vient d’Ottawa gratuitement.

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 décembre 2020 19 h 35

      Je viens de constater un événement cette après-midi qui m'a fait réfléchir.
      Devant la porte d'un magasin Dollarama sur la rue Saint-Hubert, il y'avait une file d'attente. Il faisait très froid, mais tout le monde attendait avec patience.
      En sortant, j'ai vu un homme noir crier aussi fort que possible, il ne portait pas de masque, non plus, il exigeait de la personne qui gardait la rentrée, qu'il voulait rentrer puisqu'il faisait très froid dehors et donc qu'il avait le droit de rentrer. Plusieurs personnes essayaient de le calmer en vain.
      Alors, ce n'est pas toujours la faute de méchants racistes blancs! Chaque un de nous est l'ambassadeur de sa culture et de sa race.

  • André Joyal - Inscrit 15 décembre 2020 10 h 57

    «...alors que Justice pour Joyce n’a toujours pas été rendue.»

    Comment rendre justice à Joyce d'ici Noël à défaut de ne pas l'avoir fait avant la Toussaint? Je pose la question aux auteurs le plus sérieusement du monde. D'autres peuvent répondre à leur place ?

  • Pierre Langlois - Inscrit 15 décembre 2020 17 h 01

    @ JHS Baril : « caring » deviendra peut-être aussi français que « marketing ».

    La Banque de terminologie du Québec traduit « caring » par « prise en charge globale ». En contexte, on peut utiliser la forme courte « prise en charge ».

    http://gdt.oqlf.gouv.qc.ca/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche

    À l'Université de Montréal, on emploie le terme « caring » : « Mieux comprendre l'apprentissage du caring [...] »

    https://revue-infirmiereclinicienne.uqar.ca/Parutions/pdf/InfirmiereClinicienne-vol5no1-Krol_Legault.pdf

    En France, on emploie aussi le terme « caring ». « [C'est] est un concept de soin infirmier proposé par Jean Watson en 1979. Le modèle décrit une approche humaniste élargie tenant compte de l'aspect spirituel de l'être humain. »

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Caring

    « Le concept de caring »

    https://www.ifsi-troyes.fr/sites/default/files/ue_3.1_c1_presentation_concept_caring_.pdf