​Point de vue: sortir de nos crispations

À l’idée de projeter sur un inconnu la cristallisation de mes haines, je préfère de loin construire de l’espoir sur ces paroles bienveillantes échangées dans la noirceur du cyberespace.
Photo: iStock À l’idée de projeter sur un inconnu la cristallisation de mes haines, je préfère de loin construire de l’espoir sur ces paroles bienveillantes échangées dans la noirceur du cyberespace.

« Écris-tu pour les gens qui sont déjàd’accord avec toi,ou dans l’espoir d’être entendue de ceux qui ne pensent pas comme toi ? »

La question m’a été posée par mon éditeur alors que nous travaillions sur mon dernier livre — dans lequel je témoignais de ce que c’était que d’être une immigrée québécoise ayant des origines arabes dans la France des années 2005-2017, mais aussi de ma rencontre avec une famille rom de Roumanie vivant dans un bidonville, dans des conditions de misère inimaginables. Bref, c’était le livre d’une femme de gauche, indignée, et qui se découvrait soudain, dans le regard des autres, « racisée ».

J’ai vite trouvé la réponse à sa question : je voulais être entendue de ceux qui ne pensent pas comme moi. Évidemment que lire quelqu’un qui pense comme nous, qui mène des combats similaires, n’est pas inutile. Ça console, ça galvanise, ça éduque, ça aide à s’inscrire dans une tradition politique, une lignée. Mais parfois, on n’écrit pas, on ne lit pas, pour retrouver cet entre-soi, cette chambre d’écho. Parfois, on est animé du désir fou de convaincre ceux qui ne sont pas avec nous.

D’accord. Mais comment faire ? Que savons-nous de ces gens ? Sont-ils tels que nous les imaginons ? Bien sûr, il y a ceux à qui ça ne sert à rien de s’adresser, avec qui on ne devrait même pas vouloir discuter… mais les autres ? Ceux avec qui nous avons simplement un irréductible désaccord ? Qui sont-ils vraiment ? Comment se faire entendre d’eux ?

Cyberdébats

 

Ce que je raconte ici concerne mon plus récent ouvrage, mais aussi le blogue que j’ai tenu quelques années au sujet de l’immigration et de l’exclusion sociale, ainsi que quelques articles que j’ai publiés… Parallèlement à ces textes qui s’élaborent au cours d’heures, de journées ou de mois de travail, il y a un de leurs lieux de diffusion : le cyberespace. Il fait maintenant (et plus que jamais ces derniers mois) partie de nos vies, et l’anonymat, l’immédiateté et une certaine impunité peuvent y avoir cours.

Ces dernières semaines, le cyberespace que je fréquente, celui de l’actualité littéraire et culturelle, a été occupé par des débats parfois virulents dans la foulée de la prise de parole d’un comédien et auteur-compositeur « racisé », et à la suite des choix de lecture d’un premier ministre qui ne fait (évidemment) pas l’unanimité. Je dois avouer que j’ai été prise d’une grande lassitude et que j’ai d’abord eu le réflexe de me tenir loin. Mais un matin, je suis tombée sur le gazouillis d’André.

Il avait lu mon dernier article duDevoir — où je faisais part de mon malaise devant l’effet clivant du mot « racisé », étiquette qui m’embarrasse de plus en plus —, et j’ai eu l’impression qu’il en avait déduit exactement le contraire de ce que j’y disais. Il lui avait semblé que je brandissais fièrement cette étiquette qu’il jugeait, ai-je cru comprendre… clivante ! Bref, au fond, nous étions d’accord — du moins sur ça —, mais la polarisation actuelle des cyberdébats a provoqué un malentendu.

Cyberbienveillance

 

Mon premier élan a été une réponse lapidaire, comme nous avons tous bien appris à les faire. Après tout, le fil de discussion dans lequel André avait tenu ces propos sur moi indiquait clairement à quel camp il appartenait. Mais finalement, je ne sais pas ce qui m’a possédée : j’ai effacé mon gazouillis initial et j’ai poliment proposé à André de relire mon article, en lui donnant deux ou trois précisions… Et je ne sais pas ce qui a possédé André, mais il a choisi de vraiment lire mes réponses, et de m’expliquer pourquoi il avait compris ce qu’il avait compris. J’ai découvert qu’il ne me lisait pas pour la première fois, qu’il était au courant de certaines de mes prises de parole. Ça m’a fait réfléchir à leur portée.

Je pense qu’André et moi étions d’abord retranchés chacun derrière l’idée qu’il se faisait de l’autre, à la faveur des images parcellaires et, comme dirait Nelly Arcan, absolutisées, que donnent de nous les réseaux sociaux. Sauf que nous avons eu l’instinct de les dépasser et avons ainsi cessé d’être, l’un pour l’autre, des caricatures. Entre nous, il y a eu un moment de bonne foi.

André va sans doute lire ce texte, mais je pense que, même si c’est pour finir par en conclure une fois de plus que, vraiment, je vois le monde à travers de drôles de lunettes, il ne regrettera pas de les avoir essayées… Ni moi de lire ses prochains gazouillis l’esprit calme, même si je reste en désaccord avec ce qu’André y avance.

Non, je n’oublie pas le côté fugace de notre échange. Et oui, j’invente peut-être une fraternité entre deux personnes que tout oppose. Quand bien même ce serait le cas, à l’idée de projeter sur un inconnu la cristallisation de mes haines, je préfère de loin construire de l’espoir sur ces paroles bienveillantes échangées dans la noirceur du cyberespace.

Parce que s’il est en effet jouissif de s’indigner et de s’emporter entre gens du même avis, il y a aussi un autre bonheur, peut-être plus rare et plus délicat, mais bien réel : reconnaître à celui qui ne vous ressemble pas son irréductible part d’humanité, et savoir qu’il vous reconnaît la vôtre.

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