Element AI et compagnie: les angles morts d’une analyse fataliste

«Si Québec a décidé de ne pas engager les 200 millions US$ qu’a déboursés ServiceNow pour Element AI, ce n’est pas parce que les moyens manquaient, mais bien parce que cette dernière n’a pas répondu aux attentes placées en elle», écrit l'auteur.
Photo: Facebook / Element AI «Si Québec a décidé de ne pas engager les 200 millions US$ qu’a déboursés ServiceNow pour Element AI, ce n’est pas parce que les moyens manquaient, mais bien parce que cette dernière n’a pas répondu aux attentes placées en elle», écrit l'auteur.

Le 9 décembre dernier, deux chercheuses associées à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) nous proposaient une analyse de la vente d’Element AI qui trahit de vieux réflexes québécois de résignation et une intériorisation surprenante des arguments libéraux les plus classiques. La thèse en était la suivante : le dossier d’Element AI démontre que les aides financières d’État aux industries de l’intelligence artificielle et du numérique n’ont au final pour effet que de subventionner les « géants de la Silicon Valley » qui, profitant des logiques oligopolistiques du secteur, rachètent nos jeunes entreprises comme on cueille des fruits mûrs.

Ainsi, les entreprises en démarrage de ce secteur « ne peuvent pas, à long terme, promettre de participer à l’économie locale », car leur « objectif principal » est « de développer un produit ou des connaissances qui intéresseront ces grands acteurs », qui sont finalement les seuls à pouvoir financer leur croissance ou leur éviter la faillite.

Précisons d’abord ici que si Québec a décidé de ne pas engager les 200 millions US $ qu’a déboursés ServiceNow pour Element AI, ce n’est pas parce que les moyens manquaient, mais bien parce que cette dernière n’a pas répondu aux attentes placées en elle. Or justement, si ServiceNow a ainsi « sauvé in extremis » Element AI de la faillite, il est pour le moins curieux de sous-entendre du même coup que le Québec a encore perdu aux mains de l’étranger une PME prometteuse après l’avoir soutenue.

D’un côté, suivant un sophisme libéral classique, l’intervention de l’État serait donc à proscrire en soi parce qu’elle implique parfois de perdre ce qui a été « misé sur une entreprise qu’on a prise à tort pour un fleuron économique ». De l’autre, elle le serait également parce que ses succès ponctuels ne peuvent qu’accélérer le processus de consolidation transformant nos PME numériques en proies du grand capital étranger. En réalité, pourtant, il est non seulement normal que les investissements publics consentis aux entreprises technologiques en démarrage ne génèrent pas que des succès, mais également tout à fait faux que ces succès, dans les secteurs du numérique comme ailleurs, finissent dans l’ensemble par enrichir l’oncle Sam plutôt que de solidifier le tissu industriel québécois.

Passons outre le fait que l’IRIS ne reproche par ailleurs qu’au Québec « d’enrichir les géants de l’économie numérique », alors que le fédéral y a également misé des sommes énormes ; c’est là un angle mort trop commun. Ce qui échappe à ses deux chercheuses est plus fondamental. D’abord, à l’image des critiques populistes du « corporate welfare », elles ne pipent mot des dizaines de succès financés par Investissement Québec, la Caisse de dépôt, Anges Québec et les fonds fiscalisés, qui compensent largement les échecs du type Element AI : quid de BrainBox, de Hopper, de Lightspeed, de Coveo, d’Irosoft, d’Algolux, d’Imagia, de LeddarTech ou de Stradigi, pour ne nommer que les exemples les plus récents ? Déplorer les quelques échecs de l’intervention étatique est une chose, mais en ignorer sciemment tous les succès relève de « l’aveuglement volontaire » dont les chercheuses accusent injustement Québec.

Ces dernières proposent en outre une lecture des acquisitions étrangères à la fois erronée et fataliste. Premièrement, les fusions-acquisitions d’entreprises en démarrage à forte croissance peuvent tout à fait bénéficier au développement économique local, notamment par le biais des scissions (intrapreneuriat), du réinvestissement et de l’entrepreneuriat en série (« entrepreneurial recycling »), processus pour lesquels la performance du Québec est déjà intéressante. Mais surtout, s’il faut limiter les acquisitions étrangères de jeunes pousses numériques, il faudra trouver mieux que le laisser-faire prôné par l’IRIS. L’ère du « Québec né pour un petit pain » est révolue et nous avons sans aucun doute les moyens de nous hisser au rang de puissance du numérique.

De multiples initiatives pourraient ainsi assurer une croissance durable et québécoise du secteur, telles que la conversion en capital-actions du financement public de la R&D ; les politiques d’approvisionnement public préférentiel ; la numérisation accélérée de la fonction publique ; les stratégies de maillage avec les entreprises manufacturières en phase de transition 4.0 ; la création de fiducies de données massives québécoises et de registres distribués de chaînes de blocs responsables et coopératives ; la relance de programmes d’épargne-actions permettant aux Québécois d’appuyer cette grappe ; ou la mobilisation du Groupe d’initiatives financières et du Fonds pour la croissance des entreprises québécoises, créés spécifiquement pour protéger la propriété locale des PME à haut potentiel. Plutôt que de déterminisme, faisons donc preuve d’imagination.

2 commentaires
  • Samuel Lamoureux - Inscrit 12 décembre 2020 09 h 59

    quelle mauvaise foi

    quelle mauvaise foit de la part de cet auteur au ton paternaliste qui dévie complètement les propos des autrices. Jamais les autrices n'ont condamné l'intervention étatique en général, probablement que cette intervention est bien avisé dans les secteurs de la santé ou de l'éducation, ce que Robert Boyer nommait l'économie anthopo-génétique, non elle condamne cette intervention spécifiquement dans le secteur numérique qui est caractérisé par une économie monopolistique. Comme le dit Durand, les GAFAM ont construit une économie de type techno-fédale basée sur des rapports de prédation et de capture. C'est un énorme retour en arrière en comparaison avec le capitalismte de style informationnel que l'auteur aime tant. C'est sans parler des accents de solutionnisme technologique qui parcourt le texte de l'auteur qui semble déployer tout un argumentaire factice peuplé de jargons indélébiles pour essentiellement convaincre les québécois de s'agenouiller
    devant nos nouveaux prophètes de la technique.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 décembre 2020 12 h 11

      Je suis d'accord avec vous, monsieur Samuel Lamoureux. Effectivement, l'argent des contribuables ne doit jamais être versé sans condition préalable. C'est à dire, qu'une entreprise récipiendaire de la largesse de l'état ne doive pas utiliser ses subventions pour ensuite fermer et renvoyer ses travailleurs, ou pour vendre ses effectifs.
      Les chercheuses de L'IRIS ont raison. Le «corporate welfare» l'argent des contribuables n'est pas un puits sans fond. Il faut réglementer ces entreprises qui veulent s'enrichir sur le dos des contribuables.