Les yeux des rainettes faux-grillon

«On peut d’ailleurs se demander pourquoi le sort des cerfs de Virginie émeut autant, tandis que celui des rainettes laisse plutôt indifférent», écrit Pierre Chastenay.
Photo: Getty Images «On peut d’ailleurs se demander pourquoi le sort des cerfs de Virginie émeut autant, tandis que celui des rainettes laisse plutôt indifférent», écrit Pierre Chastenay.

L’auteur est astronome, auteur, communicateur scientifique et professeur de didactique des sciences à l’UQAM.

L’actualité animalière est en effervescence ces temps-ci, et il semble bien que Longueuil en soit l’épicentre : après la saga des cerfs de Virginie, qui ont échappé de justesse à l’abattage, voilà que l’on apprend qu’un promoteur immobilier du secteur Saint-Hubert s’est livré récemment à des travaux illégaux de drainage dans le boisé Du Tremblay.

Ce boisé est le plus grand parc de Longueuil et l’un des derniers endroits au Québec où l’on retrouve la rainette faux-grillon de l’Ouest (Pseudacris triseriata). Ce minuscule batracien, considéré comme une espèce vulnérable, a vu son aire de répartition diminuer comme peau de chagrin au cours des dernières décennies sous la pression de l’agriculture, du développement urbain et du drainage des milieux humides qui constituent son seul habitat. Et c’est loin d’être la première fois que des activités de drainage illégales font la manchette à Longueuil ; chaque fois, on tape sur les doigts des promoteurs, on leur remet des amendes dérisoires et on regarde ailleurs. À ce rythme, la rainette pourrait bien disparaître à tout jamais du paysage au cours de notre vie…

Mais tandis que l’annonce de l’abattage des cerfs a provoqué une véritable levée de boucliers des citoyens, en amenant même certains à lancer des menaces de mort contre la mairesse de Longueuil, la destruction d’un autre pan de milieu humide et les risques associés de voir disparaître la rainette ne semblent pas trouver chez les amis des animaux le même écho, ni les émouvoir autant. On n’a pas non plus entendu Me Anne-France Goldwater prendre position en faveur de la petite grenouille… À part l’organisme de défense de l’environnement Ciel et Terre, qui a affirmé avec raison que la situation dans le boisé Du Tremblay était totalement inacceptable, pour le reste, le silence est assourdissant. Mais après tout, qui se soucie d’une petite grenouille, alors qu’il y a des cerfs à sauver ?

« Serait-ce simplement parce que nous trouvons les cerfs plus beaux, avec leurs grandes oreilles toujours en mouvement, leurs pattes élancées, leurs mouvements gracieux et, surtout, leurs grands yeux innocents ? C’est un fait bien connu que les êtres humains ont un faible pour les animaux aux grands yeux, un trait évolutif qui nous conditionne à prendre soin de nos propres bébés, dont les yeux à la naissance ont déjà leur taille adulte et qui sont donc disproportionnés par rapport à leurs petits corps potelés.

Les phoques de Bardot

Les humains ont des rapports émotifs avec les animaux aux grands yeux que la raison ne saurait comprendre… Vous souvenez-vous de la campagne de Brigitte Bardot contre la chasse aux blanchons ? La photo de la vedette française couchée sur la banquise, sa tête blonde penchée sur un bébé phoque aux yeux exorbités, a fait le tour du monde, jusqu’en une de Paris Match. Cette image a sans doute fait plus pour persuader le public de l’ignominie de cette chasse que toute autre campagne orchestrée par les groupes animaliers. Il s’agissait pourtant d’une chasse ancestrale menée par les Madelinots de façon durable depuis des générations, mais après le boycottage et les condamnations venues de partout, c’est tout leur mode de vie qui a été chamboulé. Quant à la population de phoques, elle se porte très, très bien, merci, puisque leur nombre ne cesse d’augmenter depuis cette époque, au détriment des stocks de morues de l’Atlantique dont ils se nourrissent. Allez expliquer ça aux pêcheurs de morue qui ont perdu leur gagne-pain ! Mais que voulez-vous, il semble que les morues n’ont pas les yeux qu’il faut pour attirer la sympathie des humains. Les rainettes non plus, d’ailleurs…

Combien d’autres animaux vulnérables, menacés ou en voie d’extinction, comme la couleuvre brune, le chevalier cuivré ou la salamandre sombre des montagnes, disparaîtront par manque d’intérêt pour leur protection et celle de leurs habitats ? Ne comprend-on pas l’importance écologique primordiale de leur préservation ? Sans rainettes, davantage d’insectes piqueurs empoisonneront vos chaudes soirées d’été longueuilloises ; sans rainettes, combien d’animaux perdront une importante source de nourriture dans cet écosystème fragile ? Pendant ce temps, on proteste à Longueuil pour sauver quinze cerfs de Virginie, une espèce que l’on pourrait presque qualifier d’envahissante… Où est la logique ? Ou ne serions-nous mus que par nos émotions, incapables de réfléchir à la portée de nos actions ? Lorsque nous faisons le choix de protéger certains animaux et pas d’autres, il faudrait minimalement se doter de meilleurs critères dans la prise de décision que la simple taille de leurs yeux…

11 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 11 décembre 2020 09 h 09

    Pertinent

    Il est évident que depuis l'invention de l'agriculture et de l'élevage il y a dix mille ans, et encore plus depuis la révolution industrielle récente, on a multiplié les humains environ 1000 fois (!), au détriment des animaux, et de bien des plantes 'sauvages' aussi. C'est une question de choix. Un Chinois, Congolais, Brésilien ou Nord-Américain de plus, ou un étang et cinquante grenouilles de plus ?

    • Pierre Dansereau - Abonné 11 décembre 2020 17 h 59

      Bernard Terreault je trouve votre réflexion tout à fait déplorable. Vous n'avez vraiment rien compris à l'importance de protéger la biodiversité et la santé des écosystèmes. Il ne s'agit pas de choisir l'agriculture et le progrès industriel au lieu de la nature sauvage. Il s'agit de favoriser une agriculture et un développement humain qui tiennent compte de la nécessité de protéger les écosystèmes. Cela me décourage de voir que probablement plein de gens ont conservé une mentalité qui devrait être révolue depuis longtemps.

  • Raymond Gauthier - Abonné 11 décembre 2020 10 h 16

    Animalistes ou écolos ?

    L’écologie concerne l’interdépendance et l’équilibre entre les espèces (végétales, animales, humaines) dans l'écosystème.
    Comme militant écolo et co-fondateur de la plupart des groupes environnementaux des îles durant les 40 dernières années, je défie les animalistes et autres adeptes de la sensiblerie de venir nous regarder droit dans les yeux, aux îles de la Madeleine.

    L’organisme communautaire Attention Fragîles, dont je suis, contribue activement au maintien des écosystèmes, de la biodiversité et au rétablissement des espèces en péril : il exerce un leadership positif dans les décisions qui concernent le développement et la gestion participative et concertée du territoire, dans une perspective de développement durable ; il œuvre à la protection, la restauration et la mise en valeur des milieux naturels de l’archipel.

    Dans cette perspective, non seulement il respecte la chasse traditionnelle aux loups-marins (phoques aux grands yeux) et la valorisation maximale des produits dérivés, mais – dans l’optique d’un rétablissement d’équilibre - il préconise le prélèvement à même la surabondance de cette espèce au détriment de la pêche à la morue.

    Alors, venez nous regarder dans les yeux, on vous attend et on en jasera.

    Raymond Gauthier

    • Christian Roy - Abonné 11 décembre 2020 18 h 30

      @ M. Gauthier,

      Vous êtes probablement à même de répondre. Les Îles sont-elles fragiles à l'érosion causée par la hausse du niveau de la mer et les changements climatiques ? Seront-elles encore là d'ici la fin du siècle au rythme où ça va ? Dans quel état ?

      Je pense souvent à vous.

    • Raymond Gauthier - Abonné 12 décembre 2020 13 h 01

      Bien sûr, monsieur Roy, les Îles sont excessivement fragiles à l'érosion causée par la hausse du niveau de la mer et les changements climatiques. Depuis plusieurs années déjà l'érosion fait des siennes et nous avons perdu des milliers d'hectares de terrain... et le pire reste à venir.

      À ce sujet, vous pouvez lire l'article d'Alexandre Shields dans l'édition d'aujourd'hui, où il est question des régions menacées : https://www.ledevoir.com/societe/environnement/591606/le-quebec-a-l-heure-de-l-adaptation-forcee

      Contre les éléments « naturels » (si l'on peut dire), nous sommes impuissants, n'avons que peu de moyens efficaces et n'aurons d'autre choix que de nous y adapter.
      La résilience des Madelinots est bien connue. N'empêche que moi, comme vieux de la vieille qui ne verrai pas le pire, je m'inquiète pour l'avenir de nos descendants.

      Merci de penser à nous. Salutations cordiales.

  • Denis Drapeau - Inscrit 11 décembre 2020 10 h 18

    Savoir émouvoir

    Si vous voulez gagner votre cause, sachez émouvoir en actualisant votre discours. Dites-nous que la rainette faux-grillon de l’Ouest constitue une MINORITÉE au sein de l'écosystème, que ses DROITS sont bafoués, qu'elle est victime de DISCRIMINATION SYSTÉMIQUE ponctué de MICRO-AGRESSIONS et que nous aurions intérêt à s’ouvrir à la DIVERSITÉ des espèces en matière d'écologie. Vous verrez, militants post-modernes et médias se bousculerons pour épouser votre cause.

    Blague à part, c'est un excellent texte. Bravo !

    • Christian Roy - Abonné 11 décembre 2020 18 h 31

      @ M. Drapeau,

      Êtes-vous en train de décrire les... Québécois ?!!!

  • Raymond Gauthier - Abonné 11 décembre 2020 10 h 19

    Animalistes ou écolos ?

    L’écologie concerne l’interdépendance et l’équilibre entre les espèces (végétales, animales, humaines) dans l’écosystème.
    Comme militant écolo et co-fondateur de la plupart des groupes environnementaux des îles durant les 40 dernières années, je défie les animalistes et autres adeptes de la sensiblerie de venir nous regarder droit dans les yeux, aux îles de la Madeleine.

    L’organisme communautaire Attention Fragîles, dont je suis, contribue activement au maintien des écosystèmes, de la biodiversité et au rétablissement des espèces en péril : il exerce un leadership positif dans les décisions qui concernent le développement et la gestion participative et concertée du territoire, dans une perspective de développement durable ; il œuvre à la protection, la restauration et la mise en valeur des milieux naturels de l’archipel.

    Dans cette perspective, non seulement il respecte la chasse traditionnelle aux loups-marins (phoques aux grands yeux) et la valorisation maximale des produits dérivés, mais – dans l’optique d’un rétablissement d’équilibre - il préconise le prélèvement à même la surabondance de cette espèce au détriment de la pêche à la morue.

    Alors, venez nous regarder dans les yeux, on vous attend et on en jasera.

    Raymond Gauthier

  • Danièle Jeannotte - Inscrite 11 décembre 2020 10 h 27

    Vous voulez survivre? Soyez «cute»

    M. Chastenay, vous avez encore une fois tout à fait raison et Radio-Canada ou Télé-Québec devrait vous confier une émission hebdomadaire pour faire comprendre aux prétendus défenseurs des animaux que dans la nature, tout se tient. Chaque intervention déclenche un processus qui a un impact sur les autres espèces. Les prédateurs sont aussi nécessaires que les charmants herbivores et se prétendre ami des animaux quand on réserve son affection aux espèces «cute» n'a aucun sens. Je n'entends pas grand-monde s'émouvoir pour les orques en danger d'extinction et ça ne risque pas d'arriver. SVP continuez votre excellent travail.