La polarisation des idées ou l’appauvrissement de la pensée

«En plus de durcir les idées, la polarisation appauvrit la pensée en installant des barricades artificielles entre les théories, les idéologies, les courants, les écoles, et en poussant les belligérants à simplifier outrageusement la pensée de l’autre», pense Gérard Bouchard.
Photo: Getty Images «En plus de durcir les idées, la polarisation appauvrit la pensée en installant des barricades artificielles entre les théories, les idéologies, les courants, les écoles, et en poussant les belligérants à simplifier outrageusement la pensée de l’autre», pense Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, l’auteur enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Dans tous les domaines, le phénomène de la polarisation consiste dans une scission qui se durcit au point que la conciliation devient impossible. C’est un virus qui, pendant des décennies, a empoisonné la vie politique française, jusqu’à ce que l’élection du président Macron y mette fin — mais pour combien de temps ? Aux États-Unis, il a donné naissance aux notoires « culture wars » et il a mis à mal la vieille tradition des initiatives législatives bipartisanes. Il a ainsi paralysé une bonne partie de la vie parlementaire, comme nous l’avons vu avec l’intransigeance du Parti républicain.

En plus de durcir les idées, la polarisation appauvrit la pensée en installant des barricades artificielles entre les théories, les idéologies, les courants, les écoles, et en poussant les belligérants à simplifier outrageusement la pensée de l’autre. En conséquence, la nuance n’arrive plus à trouver sa place, on l’assimile à un signe de mollesse, elle n’arrive pas à percer le mur des antinomies.

Écartons tout malentendu. Les désaccords, les dissidences sont des figures universelles créatrices, essentielles à la vie des idées et au débat public. Ce dont je parle ici, c’est une brisure qui les corrompt.

Le Québec a connu un phénomène de ce genre dans les années 1970, alors qu’une forme doctrinaire de marxisme intimidait les interlocuteurs et faisait obstacle à l’éclosion d’une pensée médiane. Or, il me semble que, depuis quelque temps, on voit réapparaître au Québec certains signes du même phénomène.

Des exemples

Mon premier exemple est tiré de la vie politique. Il concerne l’initiative récente du gouvernement Legault demandant au gouvernement fédéral de soumettre à la loi 101 ses employés œuvrant au Québec. Cette requête allait incontestablement dans le sens des intérêts de notre société. Je vois dans la dissension inscrite par le Parti québécois et Québec solidaire une rupture de solidarité nationale dictée par des motifs partisans. J’y vois aussi un signe en même temps qu’un facteur de polarisation néfaste à la démocratie.

Mes autres exemples sont empruntés à la vie intellectuelle. Dans une histoire du Québec publiée chez Hurtubise en 2015 par deux universitaires respectés (Peter Gossage et Jack-I. Little), on peut lire aux pages 21 et 22 que les Québécois ont toujours été confrontés à une question centrale, à savoir le choix à effectuer entre deux grandes orientations : a) tabler sur leur identité, leur caractère distinct, leur histoire spécifique, leur sentiment d’appartenance collective et la quête d’une autonomie accrue, ou b) opter pour « un récit plus rassembleur », à savoir « l’expérience éminemment canadienne de diversité, de pluralisme, de coopération et de création de consensus par-delà les fossés linguistiques, ethniques, religieux et territoriaux ». On ne saurait déformer d’une façon plus caricaturale à la fois la réalité québécoise et la réalité canadienne.

Plus récemment, la décision de l’Association des libraires du Québec de retirer de ses plateformes numériques la liste de lecture de notre premier ministre relevait très évidemment de la polarisation et de son corollaire le plus détestable, à savoir la censure. Ce qui était surtout visé, c’était un ouvrage de Mathieu Bock-Côté, un penseur de droite bien connu. Le boycottage d’une table ronde à laquelle le même auteur devait participer dans une librairie de Montréal en avril 2019 était un acte du même genre.

Mon dernier exemple tient dans une forme similaire d’appauvrissement intellectuel. Ici, Mathieu Bock-Côté, lui-même un grand polarisateur, peut être pris à témoin, comme l’attestent quelques dogmes de son credo. L’interculturalisme ? Du multiculturalisme déguisé. La protection des droits des minorités ? De la dénationalisation. La dénonciation du racisme ? Une stratégie antiquébécoise. La promotion du pluralisme ? De la propagande fédéraliste. La critique des expressions d’islamophobie au Québec ? Un relent de charte canadienne. Enfin, tout cela serait imprégné d’un gauchisme arrogant captif de la rectitude politique. On ne se surprendra pas que les chercheurs universitaires ne se bousculent pas pour engager le dialogue avec lui.

La polarisation et les maux qu’elle entraîne, c’est non seulement de l’appauvrissement, de l’intolérance et de la censure, c’est le rejet d’une éthique civique indispensable au débat public et à la vie démocratique.

Qu’est-ce qui fait glisser une société dans la polarisation ? La réponse doit être cherchée au-delà des individus. L’exemple des États-Unis nous sera encore utile. Les déchirements culturels y sont nés d’abord de la crise des grands mythes fondateurs qui soudaient cette société. On pense au rêve américain, au melting-pot, à l’exceptionnalisme, au messianisme. S’est ajoutée à cela une fracture sociale due aux inégalités croissantes. Le déclin de la moralité civique a fait le reste.

Le Québec n’en est certes pas là. Mais il serait imprudent de croire qu’il est à l’abri de ce genre de glissade.

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