Michael Moore - Un mal nécessaire

Un ami québécois me racontait récemment combien le film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, avait été peu compris par certains intellectuels et critiques de cinéma au Québec. Pire: combien le film avait déplu.

Ce même ami en a profité pour me demander comment le film était perçu aux États-Unis. Le premier mot qui m'est venu est refreshing — rafraîchissant. Pour moi, et pour probablement la plus grande partie des quelques millions de spectateurs qui l'ont vu, ce film a été une bouffée d'air frais.

«Comment un film aux ficelles propagandistes si visibles peut-il être rafraîchissant?», allez-vous demander. Parce que cela fait changement. Parce que l'air saturé de sucre et d'épices nauséeuses que souffle le gouvernement Bush est remplacé pour un temps par de l'air peut-être plus âcre et plus sulfureux, mais moins asphyxiant.

Aux États-Unis, on utilise beaucoup cette expression: «to choose the lesser of two evils». En gros: choisir le moindre mal (ou, plus littéralement: choisir le moins méchant des deux méchants). Eh bien, ce qui est rafraîchissant, c'est d'avoir ces «two evils». N'est-ce pas cela, la démocratie? Avoir le choix? Et, aussi cynique que cela puisse paraître: avoir le choix entre deux méchants, deux propagandes opposées (cette situation laissant en général la place à d'autres médias plus honnêtes et modérés).

Seuls les Occidentaux mal informés peuvent déplorer la disparition en Russie des grands médias «indépendants» (la chaîne NTV de Vladimir Gusinski, par exemple). Ce qui disparaît en Russie, sous la main de fer de Poutine, ce sont les «autres» médias propagandistes — ceux opposés à son gouvernement.

De la même manière, seuls les naïfs idéalistes pouvaient attendre de Michael Moore un film équilibré, où les deux côtés de la médaille seraient exposés. Il me semble que ce n'est pas le premier film qu'il fait et que les ficelles qu'il utilise pour son tour de magie démagogique sont bien connues et identifiées.

En outre, pourquoi devrait-il le faire? Le côté face de la médaille, nous le voyons assez... N'était-il pas temps de voir en gros plan le côté pile?

Paradoxalement, c'est exactement ce que l'on devrait célébrer: le fait que Michael Moore a su si bien utiliser «les armes de l'ennemi». Qu'en réponse aux tanks de la Maison-Blanche, il a choisi d'autres tanks, ce que sont pour l'instant incapables de faire les partis de gauche ou les médias dits indépendants.

«Comment espèrent-ils prendre le pouvoir aux États-Unis?», m'étais-je demandé après avoir assisté à une réunion d'une vingtaine de hippies venus partager un repas végétarien pour soutenir le candidat d'extrême gauche Dennis Kucinich. Avec des chansons et des chaussons? Michael Moore, lui, a compris. Il a étudié les stratégies de communication — et de manipulation. Il a compris que la meilleure manière de faire ingurgiter des informations aux Américains est d'offrir un produit «divertissant». Il sait bien s'entourer, investir son argent et en tirer profit. Un profit partagé, j'en suis persuadée, par tous les Américains. Parce que la démocratie en sort renforcée.

Certains idéalistes «espéraient mieux» de Michael Moore. Pourtant, le fait même que son film, vrai ou non, était visiblement manipulateur envoie également un message important: celui de garder les yeux ouverts, de rester vigilant à l'égard de toutes les tentatives de manipulation — y compris celles de Bush — retransmises quotidiennement par les grands réseaux de télévision.

En outre, on imagine bien que Moore doit aussi connaître la règle de la primauté en communication, soit que la première information donnée reste.

Exemple récent: Bush donne une conférence de presse télévisée à l'occasion de la sortie d'un rapport sur l'économie américaine. Le message de Bush: «Tout va bien!». Le lendemain: publication dans les médias écrits d'analyses détaillées du rapport en question montrant que la situation économique est loin d'être florissante. Trop tard: le message (de Bush) est passé.

Autre exemple (parmi une infinité): «Saddam Hussein est de mèche avec al-Qaïda». Un an plus tard, on conclut que rien ne peut le prouver. Trop tard. Le message a été longuement tambouriné. Pour la majorité des Américains, «Saddam Hussein est de mèche avec al-Qaïda». De plus en plus d'articles détaillent les approximations et les biais contenus dans Fahrenheit 9/11. Très bien. Les chiens de garde font leur travail. Pourtant, jusqu'à présent, ceux-ci ont trouvé à redire uniquement sur des détails concernant la forme, sans pouvoir remettre en cause le fond. Ce qui laisserait suggérer que Michael Moore expose, d'une manière peu éthique et peu conventionnelle, la vérité.

Mais, vérité ou pas, quoi qu'ils fassent, ce sera trop tard. Le message du film sera passé. Le mal sera fait. Un mal nécessaire.